Qu’est-ce qui vous a poussé à rendre vos palmes académiques ?

L’élément déclencheur a été la publication du décret du 12 novembre 2010, instaurant une prime au mérite pour les recteurs de 15000 à 22000 euros et dont la part variable (7000 €) est attribuée en fonction des « objectifs atteints ». Quand on connaît l’objectif du ministère, qui est de faire des économies et de supprimer des postes, la conclusion s’impose d’elle-même : plus un recteur fermera de postes dans son académie, plus sa prime sera élevée. Cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le scandale d’un cynisme assumé, d’une institution devenant purement commerciale !  D’ailleurs le ministre a revendiqué la comparaison entre les institutions de l’Education nationale et les entreprises. Pour lui, il n’est pas choquant que des recteurs soient payés au mérite -puisque c’est déjà le cas au sein d’autres grands corps d’Etat comme les préfets, qui bénéficient déjà de primes aux résultats.  Cela a été l’élément déclencheur, ceci étant, l’idée de faire ce geste m’avait traversé l’esprit quelques mois plus tôt.…

Qu’est-ce qui avait alors déclenché votre colère ?

Lorsque j’ai vu les jeunes enseignants arriver dans les établissements scolaires avec une journée et demi de formation- dans le meilleur des cas !  Je sais de quoi je parle, car avant d’avoir été proviseur j’ai été professeur d’anglais et régulièrement j’avais de jeunes professeurs titulaires dans des salles de classe, mais toujours accompagnés par un tuteur et jamais en horaire plein !  Je sais qu’il est prévu quelques passages en formation pour 2 à 3 semaines… qui ne pourront pas forcément être mises en place car il n y a plus de remplaçant. On a absolument détruit, détricoté tout ce qui a pu être mis en place dans les IUFM et auparavant dans les CPR (centre de pédagogie régionaux).

Vous réjouissez-vous que d’autres enseignants, une centaine aujourd’hui, vous aient suivi en rendant leurs palmes ?

Ce geste, personne ne le fait de gaieté de cœur. C’est une forme de déchirement, il faut le reconnaître. Les palmes académiques sont une distinction que l’on obtient lorsque l’institution estime qu’on l’a méritée, on ne la demande pas. Il faudrait vraiment ne pas être honnête pour dire qu’une telle distinction ne fait pas plaisir. Lorsque j’ai reçu le grade de chevalier puis d’officier, c’était une reconnaissance du travail accompli.

Qu’attendez-vous d’un geste aussi symbolique ?

Ce que vous, comme d’autres journalistes font : que ce cri d’indignation puisse être porté à la connaissance du public. Nous ne sommes pas dans une logique de revendication d’une organisation professionnelle.  Je pense que ce geste peu ordinaire frappera les esprits et ira au-delà des cercles de l’Education nationale. J’ai eu des exemples de courriers d’encouragement… notamment de personnels de santé qui précisaient que la destruction du dispositif publique de la santé était en route et faisait souffrir les personnels. C’est une notion partagée, nous ne nous connaissons pas mais sommes riches de notre diversité.

Espérez-vous que cet appel induise des changements au ministère ?

Il ne faut pas être naïf, les représentants de personnels ont des entretiens et ne sont jamais écoutés, je ne vois pas pourquoi on écouterait une centaine de personnels à la retraite (1) parce qu’ils ont rendu leurs palmes. L’idée est de dire : nous ne nous reconnaissons plus dans ce qui a été pour nous une quarantaine d’années d’exercice. Nous ne voulons plus que notre nom soit associé à la destruction de l’institution Education nationale. C’est le dénominateur commun des personnes qui ont fait ce geste.
J’ai eu beaucoup d appels de collègues en exercice qui bouillent intérieurement et pour qui il est difficile d’agir. Je ne pensais pas quand j ai écrit ce courrier le 22 décembre qu’il y aurait de telles retombées. Mes collègues en exercice estiment que ce cri, je le pousse un peu pour eux par procuration !