Michel Ascher : « Ras les palmes ! Pour que notre nom ne soit pas associé à la destruction de l’Education nationale »

Le 22 décembre dernier, le proviseur Michel Ascher rendait ses palmes académiques. Le 16 février, fédéré par Charlie Hebdo, le réseau « Rendez les palmes » a lancé « l’appel des 47 ». Signataires de cette lettre au ministre Luc Chatel « Ras les palmes ! », ce sont aujourd’hui plus de 100 fonctionnaires qui ont rendu leur distinction pour protester contre les suppressions de postes et la politique d'éducation menée par le gouvernement.

Qu’est-ce qui vous a poussé à rendre vos palmes académiques ?

L’élément déclencheur a été la publication du décret du 12 novembre 2010, instaurant une prime au mérite pour les recteurs de 15000 à 22000 euros et dont la part variable (7000 €) est attribuée en fonction des « objectifs atteints ». Quand on connaît l’objectif du ministère, qui est de faire des économies et de supprimer des postes, la conclusion s’impose d’elle-même : plus un recteur fermera de postes dans son académie, plus sa prime sera élevée. Cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le scandale d’un cynisme assumé, d’une institution devenant purement commerciale !  D’ailleurs le ministre a revendiqué la comparaison entre les institutions de l’Education nationale et les entreprises. Pour lui, il n’est pas choquant que des recteurs soient payés au mérite -puisque c’est déjà le cas au sein d’autres grands corps d’Etat comme les préfets, qui bénéficient déjà de primes aux résultats.  Cela a été l’élément déclencheur, ceci étant, l’idée de faire ce geste m’avait traversé l’esprit quelques mois plus tôt.…

Qu’est-ce qui avait alors déclenché votre colère ?

Lorsque j’ai vu les jeunes enseignants arriver dans les établissements scolaires avec une journée et demi de formation- dans le meilleur des cas !  Je sais de quoi je parle, car avant d’avoir été proviseur j’ai été professeur d’anglais et régulièrement j’avais de jeunes professeurs titulaires dans des salles de classe, mais toujours accompagnés par un tuteur et jamais en horaire plein !  Je sais qu’il est prévu quelques passages en formation pour 2 à 3 semaines… qui ne pourront pas forcément être mises en place car il n y a plus de remplaçant. On a absolument détruit, détricoté tout ce qui a pu être mis en place dans les IUFM et auparavant dans les CPR (centre de pédagogie régionaux).

Vous réjouissez-vous que d’autres enseignants, une centaine aujourd’hui, vous aient suivi en rendant leurs palmes ?

Ce geste, personne ne le fait de gaieté de cœur. C’est une forme de déchirement, il faut le reconnaître. Les palmes académiques sont une distinction que l’on obtient lorsque l’institution estime qu’on l’a méritée, on ne la demande pas. Il faudrait vraiment ne pas être honnête pour dire qu’une telle distinction ne fait pas plaisir. Lorsque j’ai reçu le grade de chevalier puis d’officier, c’était une reconnaissance du travail accompli.

Qu’attendez-vous d’un geste aussi symbolique ?

Ce que vous, comme d’autres journalistes font : que ce cri d’indignation puisse être porté à la connaissance du public. Nous ne sommes pas dans une logique de revendication d’une organisation professionnelle.  Je pense que ce geste peu ordinaire frappera les esprits et ira au-delà des cercles de l’Education nationale. J’ai eu des exemples de courriers d’encouragement… notamment de personnels de santé qui précisaient que la destruction du dispositif publique de la santé était en route et faisait souffrir les personnels. C’est une notion partagée, nous ne nous connaissons pas mais sommes riches de notre diversité.

Espérez-vous que cet appel induise des changements au ministère ?

Il ne faut pas être naïf, les représentants de personnels ont des entretiens et ne sont jamais écoutés, je ne vois pas pourquoi on écouterait une centaine de personnels à la retraite (1) parce qu’ils ont rendu leurs palmes. L’idée est de dire : nous ne nous reconnaissons plus dans ce qui a été pour nous une quarantaine d’années d’exercice. Nous ne voulons plus que notre nom soit associé à la destruction de l’institution Education nationale. C’est le dénominateur commun des personnes qui ont fait ce geste.
J’ai eu beaucoup d appels de collègues en exercice qui bouillent intérieurement et pour qui il est difficile d’agir. Je ne pensais pas quand j ai écrit ce courrier le 22 décembre qu’il y aurait de telles retombées. Mes collègues en exercice estiment que ce cri, je le pousse un peu pour eux par procuration !

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de votre métier ?

J’ai été, dans ma carrière, une vingtaine d’année professeur et 18 ans chef d’établissement. Mes dernières années d’exercice- je suis parti en retraite en 2006-j’ai vu une détérioration très forte, à partir de 2002, lorsqu’on a commencé par exemple à supprimer tous les postes d’encadrement, de surveillants dans les établissements. Une présence d’adulte responsable est souhaitable : lorsque je me suis retrouvé confronté au double langage de l’institution qui d’un côté voulait toujours que les établissements soient les plus calmes possibles et dans le même temps supprimait les postes de surveillants, j’ai commencé à me dire qu’il y avait quelque chose de très surprenant…

Note(s) :
  • (1) Certains signataires sont encore en exercice.

2 commentaires sur "Michel Ascher : « Ras les palmes ! Pour que notre nom ne soit pas associé à la destruction de l’Education nationale »"

  1. mawella  25 février 2011 à 13 h 55 min

    Monsieur,
    Je ne vous connaissais pas il y a encore dix minutes et je n’avais pas suivi votre action. Je suis professeur en collège depuis 30 ans par choix et conviction. Je vous dirai simplement ceci : MERCI de ce geste fortement symbolique qui montre qu’il y a encore (et beaucoup) de personnes pour qui l’honneur n’est pas qu’un simple mot !
    je ne sais si ce petit mot vous parviendra, peu importe… ça fait du bien !
    MartineSignaler un abus

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  2. GALOUBET51  27 février 2011 à 15 h 41 min

    J’enseigne l’anglais depuis 26 ans. Ma langue maternelle est l’italien. J’ai appris l’anglais au cours de ma scolarité à un moment où l’ascenseur social fonctionnait encore (mes grands-parents savaient à peine lire). Il y a 2 ans, j’ai envisagé de passer le concours pour devenir chef d’établissement. J’ai renoncé car il me semblait inconcevable d’associer mon nom au démantèlement de l’Education Nationale alors que j’en suis un pur produit. Des évolutions, des réformes étaient et sont nécessaires mais pas un tel massacre! L’éducation permet de construire les futurs citoyens. Une société qui néglige l’éducation de ses enfants se prépare un bien sombre avenir. Lorsque j’ai choisi ce métier, je croyais en certaines valeurs. Votre geste me montre que ces valeurs, essentielles pour moi hier et aujourd’hui le sont aussi pour vous. MERCISignaler un abus

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