Fils d’un prof de maths et petit-fils d’instituteur, Jacques Malaterre n’entretenait pourtant pas une relation idyllique avec l’école, notamment à l’époque du lycée : « J’ai mis consciemment- car je ne travaillais pas- 5 ans à faire les 3 dernières années jusqu’au bac. Je voulais devenir éducateur, je n’ai jamais pensé devenir réalisateur ! », sourit-il. Inscrit en formation d’éducateur, il ressort cette fois major de promotion : « j’ai fait un premier stage dans un centre pilote pour handicapés mentaux qui m’a bouleversé. C’est ainsi que le vilain petit canard a changé ».

Educateur, sa première vocation

A partir de ce moment, Jacques Malaterre s’investit au sein des foyers, CAT, IME auprès d’une population hétérogène de personnes handicapées. Son plan de carrière ? « Je pensais logiquement passer éducateur chef, puis directeur d’établissement ». L’avenir en décidera autrement. Durant les ateliers, il découvre la vidéo comme outil pédagogique et se passionne pour l’image. Parallèlement, il rencontre sur Avignon des acteurs, metteurs en scène au Théâtre du chien qui fume, et envisage même, un temps, de devenir acteur. « Grand bien m’en a pris ! », se souvient-il. En 1989, c’est l’explosion des radios libres. Jacques a sa propre émission sur radio Cavaillon, qui lui permet de côtoyer des personnalités du milieu artistique. Derrière son micro se succèdent Léo Ferré, Claude Desailly… Derrière sa caméra, des acteurs anonymes, troupes de théâtre…De fil en aiguille, il rencontre Pierre Vaneck, Jean Becker…A l’issue de sa formation en vidéo à Jeunesse et Sports, on lui demande à son tour d’enseigner. Même s’il débute, il relève le défi : « On n’apprend jamais autant qu’en essayant d’apprendre à d’autres ! », explique-t-il.

Des vies parallèles

Toujours éducateur le matin et le soir, sur les « temps familiaux , de 7 à 9h puis de 17 à 23h », il monte le reste de la journée ses premiers courts métrages, qui sont primés à Tokyo…et à Montbéliard. « Je voulais absolument apprendre mais les sociétés de production n’embauchaient que des professionnels ». Peu importe, Jacques crée sa propre structure, Les Films du tambour de soie et se voit confier de nombreux documentaires, notamment sur le patrimoine (1). L’université de Provence pense à lui pour enseigner le film industriel  lorsque la maîtrise en audiovisuel s’ouvre: « Je suis devenu chargé de cours à la fac alors que je n’ai pas le bac ! » , s’amuse Jacques Malaterre. Cette double –voire triple- vie commence à lui peser, même s’il met du temps à se résoudre à démissionner : «Educateur est un métier qui m’a toujours plu et qui m’a toujours permis de garder les pieds sur terre, de ne pas me prendre pour Georges Lucas ou Spielberg ! », souligne-t-il.

Le sens du défi

« Lorsqu’on m’a demandé de réaliser Zingarro, il m’a fallu travailler avec Bartabas, c’était compliqué. J’avais eu la chance de filmer le cirque Aligre à Avignon, les touts débuts, ce qui m’a aidé », se souvient le réalisateur, qui part les suivre en caravane, afin de réussir à monter ce film. Avec Zingarro, puis Zingarro, naissance de l’opéra équestre, son style est remarqué. En confiance, la Sept lui commande le portrait de Maria Casares (2), puis d’autres films comme Des hommes et des chevauxLe printemps du sacre…En 1994, un défi de taille lui est proposé : « Le producteur cherchait un réalisateur pour partir à l’aventure, rencontrer une ethnie qui élève des rennes, en Mongolie… Il fallait prendre l’avion jusqu’à Moscou, puis un coucou, puis après 3-4 jours de jeep, monter à cheval pour atteindre ces montagnes … » . Pour le réalisateur qui a très peu voyagé, le risque est immense. A Moscou, tétanisé, il manque de faire demi-tour mais se ravise. Le corps blessé par les heures passées à cheval, il parvient au cœur de ces montagnes : « Là je découvre une ethnie, une générosité, je me suis dit tout est joué ». Au retour, il écrit le scénario et le film (3) sera largement primé. Une expérience qu’il renouvellera : « c’est uniquement quand j’ai peur et que je dois prendre des risques face à l’inconnu que j’y vais ! ». Une devise qui l’amène à suivre la vie des hippopotames en Ouganda comme à se plonger dans les poésies de René Char. Désormais, la carrière du réalisateur est lancée.

Les enseignements de l’Odyssée de l’espèce

Portraits d’écrivains (Le Clézio…), de chorégraphes (Pina Bausch, Marie-Claude Pietragalla…), documentaires animaliers (4)… Jacques Malaterre a également créé de nombreuses séries pour la télévision (5) et fictions unitaires (6). Jusqu’à la consécration à la télévision en  2002 avec L’Odyssée de l’espèce, puis Homo Sapiens et le Sacre de l’Homme. Là encore, la marche est haute : « réaliser un film sur la préhistoire pouvait donner un gros nanar ». Son travail réalisé auprès des ethnies, des animaux lui sert alors énormément : « il y a des regards caméras qui sont similaires ». Son succès ?  Il l’explique par le besoin de repères : « Un vieux proverbe africain dit : quand tu es perdu arrête toi, retourne toi et regarde d’où tu viens… Nous sommes tous cousins ! ». Jacques Malaterre réalise que « leur seul plan de carrière c’était de donner la vie, et la protéger. Je me suis à mon tour inscrit dans ce cycle !», déclare l’heureux père de Sara, qui l’a depuis accompagné sur ses tournages, jouant la fille d’Henri IV, et présente dans Ao le dernier Neandertal. S’il n’est plus éducateur depuis des années, Jacques Malaterre en garde de grands enseignements : « Le dénominateur commun de tous mes films, c’est l’émotion. J’aime travailler sur les rapports humain. Etre éducateur m’a appris à avoir un rapport sain et juste, que je me trouve face à une ethnie, un animal ou une célébrité ! » conclut-il.


Elise Pierre