Votre livre s’intitule « Le pacte immoral ». Pour vous, la situation du système éducatif résulte donc d’un accord entre plusieurs acteurs, d’une volonté délibérée….

Ce titre s’est imposé tard dans la conduite de l’enquête et même dans la rédaction du livre. J’y ai vu clair quand j’ai compris que les politiques, depuis une vingtaine d’années, avaient décidé dans une sorte d’abandon de sous-traiter la question de l’éducation nationale aux experts. Depuis, en vertu d’un pacte virtuel, c’est une sorte de clergé qui gère l’éducation nationale, et les ministres qui essaient d’exercer leur autorité s’y cassent les dents : Fillon, avec ce qu’il a voulu faire sur la dictée ; de Robien, avec le syllabique ; plus récemment la réforme des programmes de français… Les directives ne vont pas jusqu’aux enseignants parce qu’il y a un blocage, notamment des inspecteurs d’académie.

Dans ce « clergé », vous incluez ministres, inspecteurs, syndicats, pédagogues… Vous n’épargnez pas grand monde !

C’est un peu plus compliqué, et j’ai d’ailleurs mis du temps à le comprendre. Ce clergé est effectivement large. Il comprend des experts, des gens qui ont occupé tous les postes importants de l’Education nationale et qui, aujourd’hui, jugent la catastrophe et écrivent des rapports ! J’y inclus les pédagogues. Ils nous expliquent que les publics ont changé, qu’ils sont davantage sollicités et qu’il faut leur apprendre des choses sans le moindre rapport direct avec la transmission du savoir. Mais je ne vois toujours pas pourquoi les nouveaux publics seraient moins capables de comprendre que les anciens ! On trouve aussi dans ce clergé de nombreux syndicalistes, qui jouent un rôle dans l’omerta, même s’il est trop simple de se réfugier derrière leur puissance pour expliquer l’immobilisme. Il y a enfin le ministre, qui ne pense qu’à sa communication et nous annonce trois plans par semaine. Le système ressemble un peu à la roue du hamster qui tourne sur elle-même. Mais en même temps, à tous les étages, beaucoup de gens sont indignés par cet état de jachère et d’abandon.

Vous n’êtes ni enseignante, ni spécialiste des sciences de l’éducation. En quoi êtes-vous légitime pour porter de tels jugements ?

Je revendique mon incompétence et je n’ai pas voulu écrire un livre de spécialiste. Je suis journaliste et je mène des enquêtes. Je suis donc allée au contact du plus grand nombre d’acteurs possible, sans le moindre a priori. Et, je persiste à croire que la querelle de clocher entre « républicains » et « pédagogues » constitue une spécificité française très nuisible. Maintenant, au-delà de qui a tort et raison, la question consiste surtout à savoir qui a le pouvoir. Et j’en reviens aux pédagogues. C’est vrai qu’ils semblent passés de mode. Mais, là aussi, c’est plus compliqué. Ils ont inspiré beaucoup de réformes et, en particulier, toutes les épreuves de pédagogie et de didactique qui servent au recrutement des inspecteurs et des cadres intermédiaires de l’Education nationale. Leur influence reste donc très importante.

Mais, vous l’écrivez vous-même, le vrai pouvoir en matière d’éducation se situe désormais plus à Bercy que rue de Grenelle…

J’ai effectivement découvert que la plupart des réformes n’étaient en fait que des injonctions budgétaires déguisées en mesures pédagogiques. C’est le cas pour la formation des maîtres, qui représente la solution trouvée pour supprimer plus de 10.000 postes d’enseignants d’un trait de plume au cours d’une année budgétaire. C’est le cas de la semaine de quatre jours, qui n’a été décidée que pour dégager du temps de service… Mais cela tient toujours à ce désintérêt général que j’évoquais au début. Le ministère des Finances a d’autant plus de poids pour dicter ses choix à la rue de Grenelle que la volonté politique est faible, diffuse et inconstante. S’il y avait une volonté politique forte, le pouvoir de l’énarque chargé du budget de l’Éducation nationale diminuerait d’autant.

Votre livre a déjà déclenché une forte polémique. Que vous inspire-t-elle ?

Honnêtement, j’en suis un peu surprise, car je n’avais pas le sentiment d’avoir rédigé un brûlot. Ce livre est assez factuel, avec beaucoup de chiffres et de références. La quasi-totalité de ce que j’ai écrit peut être vérifié. C’est vrai que le livre contient des choses dérangeantes. Mais j’ai toujours pensé qu’il valait mieux savoir qu’ignorer.  Malgré tout, je fais ce genre de travail depuis une vingtaine d’années. Et, très sincèrement, je ne crois pas avoir vu, dans aucun autre domaine, un tel écart entre les discours et la réalité. C’est peut-être pour cela que la polémique est si forte. Je crois vraiment qu’ à ce niveau, l’Education nationale tient le pompon ! Si, comme l’affirmait la loi Jospin en 1989, l’éducation était vraiment la priorité absolue, nous n’aurions pas 150.000 jeunes qui sortent chaque année du système sans diplôme ni formation.