Raphaël Enthoven : vive la philo et les filières littéraires !

Luc Chatel vient de se prononcer pour l'introduction, à titre expérimental, de l'enseignement de la philosophie dès la seconde et la première. Agrégé de philosophie, animateur des « Nouveaux chemins de la connaissance » sur France Culture et de « Philosophie » sur Arte, Raphaël Enthoven se félicite de cette proposition.

Que pensez-vous de cette idée d’étudier la philosophie dès l’entrée au lycée ?

Elle m’enchante et, pour tout vous dire, je n’en croyais pas mes oreilles ! Quand on regarde le système éducatif aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il y a des tentatives, dont je me félicite d’ailleurs, d’enseigner la philosophie à l’école primaire, puis un grand vide jusqu’en terminale, où on arrive sans la moindre arme, sans le moindre bagage. A charge pour l’élève de se familiariser avec un lexique tout neuf, des dizaines d’auteurs, de problèmes, de choses compliquées, et en plus d’aimer ça ! Ce contresens laisse hors de la philosophie des enfants à l’âge de la vie où ils en ont le plus besoin : l’adolescence.

Que peuvent-ils en tirer ?

Je l’ai moi-même expérimenté. Une introduction plus précoce à la philosophie est de nature à faciliter l’entrée en terminale et dédramatiser l’épreuve du bac. Mais, surtout, plus profondément, elle peut apporter à un adolescent des éléments de réponses ou d’interrogations fondamentaux, une traduction livresque des questions qu’il croit être seul à se poser. Ce sera l’occasion pour lui de se rendre compte qu’elles se posent depuis des millénaires. Il découvrira aussi une série de paradoxes qui lui permettront de penser contre lui-même, de s’intéresser aux idées auxquelles il n’adhère pas, et de comprendre que l’on peut être en désaccord sans être adversaires, ce qui est quand même essentiel. Je ne connais d’ailleurs pas un professeur de philosophie enseignant en terminale, qui serait contre l’idée de répandre son enseignement en seconde.

L’Appep (1) est moins enthousiaste que vous. Elle regrette le « flou » de la proposition et pose la question des moyens…

C’est vrai que la proposition est floue. Mais c’est surtout une phase qui crée un précédent, qui brise le tabou du cantonnement de cet enseignement à la classe de terminale en vertu d’une définition totalement obsolète de la philosophie. Je préfère donc retenir le verre à moitié plein. Sur la question des effectifs, je fais partie de ceux qui regrettaient amèrement la réduction du nombre de postes et je ne vois pas comment une telle proposition peut être mise en œuvre sans prendre le contrepied d’une politique qui, à mon avis, n’est pas la bonne. Pour être assumée, cette décision imposera au ministère de prendre ses responsabilités. Et je ne vois pas comment cela pourrait se faire sans une augmentation du nombre de professeurs, à moins de diminuer le nombre d’heures d’enseignement en terminale, à quoi je ne serais, pour le coup, pas du tout favorable ! Je vous accorde que, pour l’heure, nous n’en savons rien. Mais je ne vais pas bouder mon plaisir pour autant.

Vous évoquiez une définition obsolète. En quoi consiste un enseignement moderne de la philosophie, susceptible d’intéresser des adolescents ?

Pour cet enseignement, j’aborderais les choses sous trois angles qui me semblent féconds. Le premier d’entre eux, c’est le lien à faire avec l’actualité la plus immédiate. Les exemples sont nombreux. Wikileaks peut par exemple nous permettre d’évoquer les bienfaits et les méfaits de la transparence en démocratie, évoqués, notamment, par Jean-Jacques Rousseau dans quelques textes classiques. La vie des philosophes représente une autre façon d’appréhender les choses, montrer qu’ils ont une chair, un corps, des émotions, des disputes… Les vies de Socrate ou de Descartes sont des romans de cape et d’épée ! Enfin, je suis assez sensible à un enseignement respectueux des notions philosophiques. Parler d’amour à des élèves de seconde pour leur faire découvrir Platon me semble une troisième piste intéressante. Il y en a beaucoup d’autres.

Cette proposition s’inscrit dans une volonté affichée de rééquilibrer les filières et de revaloriser la voie littéraire. Qu’en pensez-vous ?

Les occasions d’applaudir sans réserve sont rares, mais, vraiment, là, c’est le cas. Que l’on donne aux filières littéraires suffisamment de pouvoir d’attraction pour être désirables en elles-mêmes et n’être pas vécues comme des voies de garage ne peut que réjouir l’ancien élève de Terminale A2 que je suis, ce que l’on appelait à l’époque la filière des fainéants. Ce rééquilibrage ne peut être que positif. J’en veux pour preuve que, sur un CV, un cursus littéraire est bien souvent perçu par un employeur, non pas comme l’indice d’un tempérament vaporeux et inapte aux responsabilités, mais au contraire comme un supplément d’âme dont une entreprise ne pourra que s’enrichir. Choisir une filière littéraire ne doit pas signifier tirer un trait sur sa carrière.

Note(s) :
  • (1) Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public

1 commentaire sur "Raphaël Enthoven : vive la philo et les filières littéraires !"

  1. Callicles  3 décembre 2010 à 13 h 26 min

    Il a entièrement raison. Et ceux qui prétendent que cela ne peut pas marcher n’ont vraisemblablement jamais essayé en dehors de l’enseignement en terminale. Je ne vais pas bouder mon plaisir non plus. J’initie à la philosophie mes élèves en première depuis un certain nombre d’années. Socrate y trouve son compte et les élèves aussi, j’espère.Signaler un abus

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