François Vatin : « Un désastre culturel et scientifique se prépare »

Professeur de sociologie à l'université de Paris Ouest Nanterre La Défense, François Vatin fait partie du groupe qui avait lancé un « Appel à refonder l'université » en mai 2009. Ces « refondateurs » ont poursuivi leur réflexion, et en livrent le fruit dans un livre (1).

Un an et demi après l’appel, vous publiez un livre. Rien n’a donc changé entre temps ?

Après ce que l’on peut considérer comme une défaite historique du corps universitaire, les problèmes fondamentaux et la situation générale que nous avions décrite lors de notre appel demeurent. On assiste certes à une remontée des effectifs en première année, mais les universités avaient auparavant perdu beaucoup d’étudiants. En outre, ce rebond n’a rien à voir avec un regain d’estime pour l’université consécutif à la réforme. Il est lié à la situation de crise économique, qui a transformé les campus en refuges contre le chômage. Il conviendra d’ailleurs de vérifier quelle part de ces inscriptions se traduit effectivement par la poursuite d’études. Ce que j’ai pu observer dans ma propre université, c’est que le taux d’abandon augmente parallèlement au nombre d’inscrits. Le cadre de notre analyse reste donc pertinent.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

La loi LRU ne se penche que sur la gouvernance interne à l’université et sur le mode de recrutement des universitaires. Elle ne traite pas la structure d’ensemble de l’enseignement supérieur en France. Elle ne peut donc absolument pas obtenir les effets qu’elle espère. Car le problème fondamental est bien celui de la place de l’université dans l’ensemble de l’enseignement supérieur. Juridiquement, même si le principe est devenu purement virtuel, le baccalauréat est le premier examen universitaire. Au nom de cette règle, tout bachelier a le droit de s’inscrire à l’université. La règle n’a pas été modifiée malgré l’instauration de filières qui n’étaient pas destinées à la poursuite d’études universitaires. Simultanément, le secteur de l’enseignement supérieur extra-universitaire n’a cessé de s’étendre, tout en ayant le droit de choisir son public à l’entrée. Le résultat est connu, c’est la formule que nous avons employée dès l’appel : l’université sert de voiture-balai. C’est un fait indiscutable : elle est chargée d’accueillir tout public qui n’aurait pas trouvé de place ailleurs, ce qui conduit à la dévaloriser symboliquement et l’amène à remplir une mission qui n’est pas la sienne, en assurant de la formation professionnelle bas de gamme.

Que faudrait-il faire ?

Il faut d’abord mener une politique globale de l’enseignement supérieur, une régulation publique de l’ensemble. Car, pour l’heure, la ministre de l’Enseignement supérieur n’est que ministre de l’Université et n’a même pas le contrôle sur l’enseignement supérieur public dispensé dans les classes prépas. Quant à l’enseignement supérieur privé, il se trouve dans une situation d’anarchie réglementaire totale ! Il faut ensuite que l’université se retrouve à égalité avec les autres dispositifs dans la capacité à choisir son public. Nous formulons dans le livre plusieurs suggestions : la possibilité de mettre en œuvre des dispositifs de formation renforcée pour certaines catégories d’étudiants, la mise en place d’une « année zéro », suivie d’un examen, qui permette d’accueillir effectivement tous les bacheliers mais qui assure une remise à niveau pour ceux qui ne sont pas à même de suivre un véritable cursus universitaire…

Le rapprochement entre université et grandes écoles voulu par Valérie Pécresse ne va-t-il pas dans le bon sens ?

J’aimerais que l’on m’en donne la traduction concrète ! Je dirige une école doctorale, sous la double tutelle de mon université et de l’École des Mines de Paris. Mais cela reste assez virtuel ! Aucun cadre ne permet aujourd’hui de gérer effectivement un ensemble de ce type. Il n’y a aucune péréquation de moyens, par exemple. La politique gouvernementale résulte d’un traumatisme appelé « classement de Shanghai ». Son seul objectif est donc de constituer des établissements « shanghaïsables ». Je n’ai rien contre cette stratégie d’image. Mais la constitution de mastodontes ne changera rien à la réalité quotidienne des cursus séparés, avec une sous-utilisation gravissime du corps universitaire dans la formation des jeunes Français. Un véritable rapprochement représenterait un chantier autrement important !

De combien de temps dispose-t-on encore, selon vous ?

Sincèrement, je ne sais pas. Mais nous sommes sur une pente infernale, et c’est un désastre culturel et scientifique qui se prépare si rien n’est fait, vite. En effet, dans bien des cas, ce qui se développe en lieu et place de l’université [dans les écoles privées par exemple qui proposent de multiples formations plus ou moins professionnalisantes ndlr] n’a nullement la qualité de la formation universitaire, assurée par un corps enseignant de grande qualité, dépositaire des traditions culturelles, scientifiques et intellectuelles, recruté après des études supérieures longues, une thèse, des épreuves extrêmement difficiles… On assiste à une privatisation rampante de l’enseignement supérieur, qui ne correspond absolument pas à une amélioration des formations. Je suis convaincu que la société retrouvera le besoin d’une université, lieu de production, de conservation et de transmission des savoirs. Je pense aussi qu’il est utile qu’une fraction de la jeunesse passe par là, pour se frotter au débat intellectuel. Mais la reconstruction sera très très longue.

Note(s) :
  • (1) « Refonder l’université. Pourquoi l’enseignement supérieur reste à reconstruire ». Éditions La Découverte, 274 p., 19 euros

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1 commentaire sur "François Vatin : « Un désastre culturel et scientifique se prépare »"

  1. Graqus  11 mars 2011 à 9 h 32 min

    J’aime beaucoup l’idée d’année zéro. Elle serait utile pour les étudiants, au nom du principe de réalité.
    L’effervescence actuelle de l’enseignement supérieur et votre demande de cadrage par un ministère efficient me plaît.
    Poursuivez votre action, elle est salutaire.Signaler un abus

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