Nouveaux enseignants : dans le grand bain

Depuis la rentrée, plusieurs milliers de nouveaux enseignants effectuent leurs premiers pas dans une classe. Dans le cadre de la réforme de la formation, la plupart d'entre eux sont passés directement des bancs de l'université à l'estrade. Souvent dans la douleur.

« L’an dernier, j’ai préparé le Capes, et suivi des études universitaires sur la littérature anglophone ou les civilisations britannique et américaine. Pour l’oral, nous avons eu quelques séances de didactique. Mais rien sur la pédagogie ou la tenue de classe ». Jérôme* n’était donc pas vraiment préparé à ce qui l’attendait à son arrivée comme jeune prof d’anglais, dans un collège du 9ème arrondissement de Paris. L’établissement n’est pas réputé particulièrement difficile, et pourtant…

Apprendre sur le terrain

« Même des élèves de 6ème sont capables de déstabiliser leur enseignant. J’imaginais qu’à la sortie du primaire, tous les éléments de discipline étaient acquis, que les enfants savaient qu’on ne tutoie pas son professeur, ou qu’on ne se lève pas pour parler en plein cours avec un copain à l’autre bout de la classe ! »

Mathilde s’est, quant elle, directement retrouvée à la tête d’une maternelle grande section dans la Drôme, après une première année d’IUFM, celle qui prépare au concours. « Nous avions deux heures de pédagogie par semaine. Mais cela n’est absolument pas suffisant. Je souffre, en particulier, du manque de recul par rapport à ce que je fais. Je prépare toujours ma classe la veille pour le lendemain, et j’y passe tout mon temps. Par ailleurs, il y a trop de choses à acquérir simultanément : la gestion d’une classe, la préparation des apprentissages, les relations avec les collègues et les parents… »

Pour acquérir quelques notions de base, Jérôme n’aura bénéficié que de trois demi-journées de formation à l’IUFM en septembre et il n’y retournera pas avant novembre. Confronté à ses premières difficultés, il s’est donc tourné vers ses collègues. « J’ai la chance d’évoluer au milieu d’une équipe pédagogique efficace. Mais les conseils partent un peu dans tous les sens. Et cela n’évite pas les erreurs. Pour venir à bout d’un élève provocateur, je l’ai par exemple attrapé par le col, ce qu’il ne faut évidemment pas faire ! »

Mathilde s’apprête pour sa part à suivre un mois entier de formation. « Je m’en réjouis. Mais je crains aussi déjà que ces quelques semaines ne soient pas suffisantes, pas assez ciblées… »

Le rôle des tuteurs

En attendant, chacun fait un peu comme il peut, avec parfois sa bonne volonté pour seule arme. Jérôme, par exemple, voit approcher avec appréhension la période des contrôles. « Ne sachant pas à quel rythme les enfants vont travailler, je n’ai aucune idée de la quantité d’exercices que je dois leur demander. J’ai peur de leur en imposer trop ou pas assez ». Pour leur venir en aide et répondre à ce type d’interrogations, la réforme a prévu que les néophytes seront épaulés par un tuteur expérimenté.

Mathilde est donc conseillée par un maître d’accueil. « C’est une personne qui, dans l’école, répond à toutes mes questions d’ordre administratif ». La jeune enseignante est également supervisée par une PEMF (professeur des écoles – maître formateur). « Elle va me suivre toute l’année et rédiger un rapport destiné à l’inspecteur. Elle détermine aussi des objectifs que je dois remplir et me donne des conseils ».

Pour des raisons d’organisation, Jérôme, lui, a dû attendre près d’un mois pour avoir une tutrice, qui n’exerce pas dans le même arrondissement que lui. Après quelques rencontres seulement, à raison de deux par semaine, il estime cependant qu’elle lui apporte beaucoup. « Quand je vais la voir, c’est pour apprendre. Je n’ai pas peur de me soumettre à son regard critique. Assister à ses cours me permet de progresser ».

Des hésitations

Après quelques semaines de ce registre, que reste-t-il de la vocation ? « On se pose forcément la question », admet Jérôme. « Parfois, je me demande ce que je fais là, je n’ai pas envie d’y aller le matin, je ne me sens pas à l’aise… Certains jours, ça marche bien. D’autres fois, je suis complètement démoralisé ».

Les doutes de Mathilde ne vont pas jusque-là. « Je me suis demandé comment j’allais m’en sortir, quand même pas si je m’étais trompée ! Je sais que c’est une période difficile, mais que cela ne sera pas toujours comme ça. Il est vrai que j’ai la chance de travailler dans de bonnes conditions. Une de mes amies a hérité d’une classe accueillant des élèves en grande difficulté. Son seul objectif est de tenir jusqu’à la fin de l’année ».

*A la demande des intéressés, leurs prénoms ont été changés.

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5 commentaires sur "Nouveaux enseignants : dans le grand bain"

  1. Lebonsens  8 octobre 2010 à 9 h 54 min

    1968 : J’entre en classe de seconde à l’Ecole Normale. J’y suis logé, nourri, blanchi par l’Etat. Je signe un contrat décennal me liant à l’Etat . En cas d’échec au baccalauréat, mes parents devront rembourser le coût total de cette prise en charge.
    Nous suivons les cours au programme de 2nde, 1ère puis terminale. A la fin de chaque cours, chaque professeur nous apprend à écrire au tableau, à calligraphier des modèles d’écriture sur un cahier. Une fois le bac en poche, formation intensive : stages en observation, formation théorique de haut niveau. Seconde année de formation : stage en situation d’un trimestre avec une ou deux visites par semaine. Passation en fin de cette année-là du CFEN (Certificat de fin d’études normales). Nomination et passation du C.A.P. d’instituteur.
    2010 : Master 2 de ce que vous voudrez, Formation quasi absente.Jeunes lâchés parfois dans des fosses aux lions!Signaler un abus

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  2. Ciapa Rusa  8 octobre 2010 à 16 h 49 min

    Idem pour moi, Ecole Normale de Douai de 1968 à 1973 (dont 2 années de « Formation Pédagogique »)… Pour le reste, je me pose encore des questions sur la signature de ce fameux contrat car c’est bien moi seul (alors légalement mineur) qui l’ait signé dans les premiers jours en tant qu’interne « forcé » à l’époque… Ce « contrat » avec l’Etat (que j’ai scrupuleusement respecté) me vaut 37,5 ans plus tard (comme il était stipulé implicitement à l’époque) une décote de 2% sur ma retraite… Ou comment changer les « règles du jeu » en chemin!!! L’Etat en l’occurrence a-t-il encore « une parole »???Signaler un abus

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  3. Rose  8 octobre 2010 à 17 h 57 min

    Enseigner est un métier qui s’apprend. On ne naît pas « bon enseignant » on le devient. Comment apprendre quand on ne peut penser qu’à la survie ?
    Quand on débute il faut deux heures pour préparer une heure de cours. En assurant un temps complet devant les élèves, comment nos jeunes collègues juste sortis de la fac vont-ils pouvoir approfondir la pédagogie et la didactique indispensables pour prendre du recul et analyser sa pratique ?
    Est-ce une bonne façon d’appendre que d’être mis en échec dès le départ ?
    Élèves sacrifiés qui vont avoir devant eux des enseignants fatigués, des enseignants absents pour des stages et pendant lesquels défileront des remplaçants (et encore !).
    Enseignants sacrifiés qui vont perdre confiance en eux. Et même pas soutenus par ceux qui les mettent en échec.
    À toutes les Laurence…
    http://sites.radiofrance.fr/franceinter/ev/fiche.php?ev_id=1442
    http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2010/10/lettre-a-laurence-.htmlSignaler un abus

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  4. vieutoto  19 octobre 2010 à 11 h 11 min

    Muni du bac, je me trouve en septembre 65 devant 17 garçons de classe de perfectionnement à Orly, à côté d’une Cité d’Urgence. Je suis suppléant éventuel sans aucune formation et j’ignore totalement ce que sont ces jeunes de 12 à 14 ans. Comme je dois gagner ma croûte, je m’accroche. 3ème année: je reçois quelques cours de pédagogie les jeudis A-M pour passer le CAP d’instit. Je ferai 7 ans dans ces classes avant de prendre un CM2 pendant 27 années.Signaler un abus

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  5. tardets  26 octobre 2010 à 13 h 17 min

    j’ai été Conseillère pédagogique jusqu’à l’an dernier. Mes stagiaires ont beaucoup appris de la pratique pédagogique à l’IUFM et pendant les 8h de cours qu’ils ont dispensées régulièrement et dans une certaine sérénité. Le langage théorique pédago dispensé à l’IUFM frisait souvent le ridicule, mais les formateurs dans ma discipline-anglais- se sont révélés de très bon conseil pour les stagiaires. Cette année, on me demande d’accueillir deux étudiants en observation pendant 3 semaines avec pratique accompagnée: je prépare les cours , ils les dispensent et je passe un bon moment à en faire un bilan avec eux. Je refuse.Je ne veux pas cautionner la mise en place de la réforme à la hussarde de Madame Théophile. Comme d’autres l’ont dit, enseigner est un métier qui s’apprend.Signaler un abus

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