En hommage à Gustave Monod

Par Tristan Lecoq, Inspecteur général de l’Education nationale et Professeur des universités associé (histoire contemporaine) à l'Université de Paris Sorbonne.

A la suite de la découverte de l’original du statut des Juifs d’octobre 1940 annoté de la main de Pétain, rendue publique le 3 octobre par Serge Klarsfeld, Tristan Lecoq, Inspecteur général de l’Education nationale et Professeur des universités associé (histoire contemporaine) à l’Université de Paris Sorbonne, nous écrit. Directeur du Centre international d’études pédagogiques (CIEP) de 2007 à 2010, il souhaite rendre hommage à Gustave Monod –fondateur du CIEP, le 30 juin 1945 -, seul haut fonctionnaire de l’Education nationale ayant dit non, en octobre 1940, à Pétain.

Le 3 octobre 2010, on apprenait qu’un exemplaire de la loi du 3 octobre 1940 portant « statut » des Juifs, corrigé de la main du maréchal Pétain avait été déposé au Mémorial de la Shoah. Serge Klarsfeld mettait en évidence le caractère très personnel et décisif, d’après ce document, du durcissement du texte par Pétain lui-même. Si ce texte marque fortement la volonté du régime de Vichy et celle, personnelle et assumée, de son chef de mettre en place un antisémitisme d’Etat, la force émotive de cette découverte réside dans le fait qu’elle ait été annoncée le jour même du 70ème anniversaire du « statut » des Juifs, et surtout dans le caractère très personnel, intime presque de cette écriture, de ces corrections de Pétain.

Le dernier masque tombe. Personne ne pourra plus invoquer l’âge, l’indifférence, la méconnaissance.

En tenant ce texte corrigé par Pétain pour ce qu’il est, c’est-à-dire essentiel, tragique, capital pour l’historien, il convient cependant de rappeler que des historiens américains (Michael Marrus et Robert Paxton, dont le livre « Vichy et les Juifs », Paris, Calmann Lévy date de 1981), français (André Kaspi, Annette Viewiorka, Henry Rousso et de nombreux autres) pour ne citer qu’eux ont bien mis en évidence le caractère antisémite du régime de Vichy avant même le lancement officiel de la collaboration d’Etat : adoptée lors du conseil des ministres du 1er octobre, la loi sur le « statut » des Juifs est promulguée le 3, et l’entrevue de Montoire date du 24 octobre.

C’est d’ailleurs lors de ce conseil des ministres que le Maréchal décide de durcir le texte, en visant en particulier magistrats et enseignants, comme le rapporte dès 1948 Paul Baudouin, alors ministre des Affaires étrangères, dans ses mémoires (« Neuf mois au gouvernement », Paris, La Table ronde 1948). Il n’empêche : ce genre de preuves ne fatigue pas la vérité.

D’autant que le gouvernement ne perd pas de temps pour appliquer la loi : dès le 21 octobre Georges Ripert, ministre de l’Instruction publique et de la jeunesse, adresse aux recteurs et inspecteurs d’académie une circulaire leur enjoignant de dresser les listes des membres du corps enseignant qui sont juifs, « …aux termes de l’article 1er [de la loi du 3 octobre 1940] ».

Gustave Monod, Inspecteur général de l’Instruction publique, est alors directeur de l’Académie de Paris, qui regroupe l’équivalent des académies de Paris, Versailles et Créteil d’aujourd’hui. Il est à ce titre le bras droit du recteur pour l’enseignement secondaire, et responsable de la plus importante concentration de lycées en France.
Il réunit l’encadrement des établissements (proviseurs et directrices de lycées), le 4 novembre, dans la salle des commissions de la Sorbonne.

Gustave Monod rédige ensuite un rapport, qu’il remet au recteur. Il y évoque « …l’atmosphère grave et douloureuse dans laquelle s’est déroulé cet entretien ». Parlant au nom des chefs d’établissement, il met en avant les mesures imposées par le gouvernement qui « …blessent leurs consciences d’administrateurs (…) soucieuses de l’intérêt (…) des professeurs qu’ils ont à diriger », ce qui démontre que les proviseurs et directrices de lycées se sont exprimé sans détours. Il ajoute : « L’émotion que j’ai sentie – et dont certains m’ont dit qu’elle traduisait celle du corps enseignant tout entier – venait de plus loin. Ce qui est aujourd’hui mis en question, c’est le libéralisme universitaire, c’est toute une conception de l’honneur intellectuel qui a été puisée par nous tous au plus profond des traditions françaises, humanistes et chrétiennes,- et qu’il paraît impossible à un universitaire de renier. »

C’est cette dernière phrase qui constitue une mise en cause directe des fondements mêmes de la politique du gouvernement.

Monod persiste et signe : « Je dois à la vérité de dire, Monsieur le recteur, que je n’ai pas été un bon avocat de la cause administrative et que bien loin de pouvoir la défendre, j’ai été obligé de m’associer sinon en parole, du moins dans le secret de ma pensée à toutes les réserves formulées. Mon loyalisme de fonctionnaire m’oblige à vous apporter ce témoignage que je vous serais reconnaissant de transmettre à Monsieur le ministre ». (Gustave Monod, rapport au recteur de Paris sur la réunion des proviseurs et directrices des lycées parisiens, 5 novembre 1940)

Le 23 novembre, Gustave Monod expose encore plus clairement sa position au nouveau recteur de Paris, Jérôme Carcopino : « …je n’adhère ni au statut des Juifs, ni à l’épuration que paraît exiger une récente circulaire. S’il s’agit de contrainte allemande, alors nous avons à (…) prendre notre part respective de l’humiliation commune(…). S’il s’agit au contraire d’un ordre nouveau, français et universitaire, alors je ne dissimule ni mes réserves ni mes réticences » (Lettre de Gustave Monod à Jérôme Carcopino, recteur de Paris, le 23 novembre 1940).

Monod est déchargé de son poste, nommé en lycée et finalement mis à la retraite anticipée le 1er octobre 1941. Il était entré en résistance dès l’hiver 1940 – 1941.

Gustave Monod est le seul membre du haut personnel administratif de l’Education nationale à avoir protesté officiellement contre le « statut » des Juifs. Il est l’inspecteur général qui a dit non à Pétain (Tristan Lecoq « L’inspecteur général qui a dit non » L’Histoire n° 357, octobre 2010 P. 36 – 37). Il a compris, mieux et plus tôt que bien d’autres, ce que recouvrait la politique de Vichy : une politique d’exclusion et d’épuration, puis de persécution que l’occupant ne lui a ni imposée, ni même suggérée – et que Pétain durcit encore de sa propre main. Toutes proportions gardées, il y a comme une correspondance entre le « non » du général de Gaulle, le 18 juin 1940, et le « non » de Gustave Monod, dans ces froides journées d’octobre – novembre 1940. Une certaine idée de la France chez l’un, une certaine idée de l’Ecole chez l’autre. Un même refus, une même indignation.

Pourquoi ce « non » de Gustave Monod ? Pourquoi fut-il un des seuls universitaires à s’opposer ? Comment expliquer que nombre de ses collègues devinrent des collaborateurs forcenés ?

Né et élevé dans la Réforme, fils de pasteur, agrégé de philosophie, il s’engage comme simple soldat en 1914. Quatre ans en première ligne, un courage simple et solide, une très grave blessure de guerre. Dès les années vingt, revenu à l’enseignement où il est un pédagogue admirable, il milite pour la paix. Haut fonctionnaire, il est présent là où se joue l’avenir de l’école : avec Jean Zay sous le Front populaire, avec la Résistance pendant la guerre, comme directeur de l’enseignement du second degré à la Libération. Lui ne s’est jamais trompé dans l’exercice difficile de l’engagement.

La comparaison avec d’autres est édifiante.

Jérôme Carcopino, historien de Rome, lettré parmi les lettrés, devient à partir du 24 février 1941, comme ministre de Vichy, le bras armé de l’épuration dans l’enseignement, en s’appuyant sur des textes de lois qui autorisent l’exclusion, la déchéance de la nationalité, le relèvement de fonctions. Produit de l’école républicaine, il incarne cependant un élitisme intellectuel qui sera la base de la politique éducative de Vichy. Il entend défendre l’Etat, l’Université, la continuité des corps constitués au prix de la collaboration avec l’occupant. « Le latiniste s’est finalement convaincu que le sacrifice des libertés politiques était nécessaire pour que l’empire atteigne son apogée » (Stéphanie Corcy-Debray « Jérôme Carcopino, un historien à Vichy », Paris, L’Harmattan 2001 p.494). Vichy pour lui n’est pas une parenthèse, c’est un accomplissement.

Que dire de Bernard Faÿ, dont Antoine Compagnon a dressé un portrait non sans nuances, mais sans appel ? (Antoine Compagnon « Le cas Bernard Faÿ : du Collège de France à l’indignité nationale », Paris, Gallimard 2009). Universitaire de talent, excellent connaisseur de l’histoire et de la littérature américaines, il est dans les années trente professeur au Collège de France et à l’Université Columbia. Dès l’été quarante, il s’engage dans la collaboration active : la chasse aux francs-maçons et aux juifs. De Proust à Pétain. De l’avant-garde littéraire à la collaboration. Du Collège de France à l’indignité nationale.

Décidément, les humanités ne protègent pas tous et toujours des choix les plus opposés à l’humanisme.

Quelles leçons en tirer au présent ? Que l’enseignement de l’histoire a un avenir, d’abord. Parce que « Faire de l’histoire, c’est (…) préparer l’avenir commun des sociétés en amenant ces dernières vers un ordre de raison, vers un devoir de vérité, vers une affirmation de liberté » (Vincent Duclert « L’avenir de l’histoire », Paris, Armand Colin 2010 p. 5). Que nos professeurs le savent bien, ensuite, eux qui composent une belle communauté de femmes et d’hommes qui, agissant en fonctionnaires de l’Etat responsables, s’engagent en même temps en déchiffreurs des temps déraisonnables où les Français ne s’aimaient pas, pour établir ou rétablir des liens et des questionnements entre le passé et le présent, le savoir et la cité, l’école et la République. Que la formation des maîtres et l’exercice de l’enseignement sont inséparables d’une dimension éthique, enfin, qui puise ses exemples dans notre héritage commun, dans ce « Guide républicain » qui demeure, aujourd’hui, le socle de nos repères et de nos espérances.


Tristan Lecoq, Inspecteur général de l’Education nationale et Professeur des universités associé (histoire contemporaine) à l’Université de Paris Sorbonne.

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3 commentaires sur "En hommage à Gustave Monod"

  1. olivier monod  7 octobre 2010 à 18 h 08 min

    merci !Signaler un abus

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  2. Catherine Jeanne  8 octobre 2010 à 18 h 31 min

    « Je dois à la vérité de dire »est un texte de premier ordre, par la qualité qu’il dévoile, et d’un français parfait.Merci au très talentueux Tristan Lecoq d’avoir rappelé cette Histoire.
    Mais on ne sait jamais d’où viendra l’épreuve:l’important , pour notre génération,est maintenant de savoir comment et à quoi nous devrons résister.Signaler un abus

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  3. Jean  8 octobre 2010 à 19 h 04 min

    Merci à l’auteur de cet hommage de faire encore augmenter l’estime que je porte à ce personnage, que j’ai découvert à l’occasion de ceci:http://quinzeplustrois.over-blog.com/article-6863647.htmlSignaler un abus

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