Jacques Malaterre : « Neandertal était un homme qui respectait la vie »

Jacques Malaterre, réalisateur de "L'Odyssée de l'espèce" et de "Homo Sapiens", sort cette semaine son premier long métrage : "Ao, le dernier Neandertal". Il nous explique pourquoi il en a fait un personnage touchant et empreint de valeurs, et nous montre comment la rencontre d'Ao avec Aki, la Sapiens, n'est pas si loin de la réalité...

Après « L’Odyssée de l’espèce » et « Homo Sapiens », vous continuez sur la Préhistoire avec « Ao, le dernier Neandertal »(1). Pourquoi une telle passion pour la Préhistoire ?

Je suis rentré dans la Préhistoire par effraction, alors que je n’y connaissais absolument rien. France Télévisions m’a contacté un jour pour me proposer de faire un film sur les origines de l’homme. Comme j’adore relever les challenges, j’ai accepté. J’étais quand même à l’époque très sensibilisé au nomadisme : je suis très proche du peuple gitan, je suis allé chez les Tsaatans en Mongolie, chez les Dolgans en Sibérie-les découvreurs de mammouths-j’ai été aussi chez les Nenets, chez les Inuits…

On dit Pré-histoire, comme si cela était séparé de nous, alors que c’est totalement intégré à nous. Elle s’est terminée il y a 30 000 ans, c’est très proche de nous ! On sort de plusieurs centaines d’années de nomadisme, avec les valeurs du nomadisme : se savoir mortel, respecter son environnement, considérer tous les enfants comme ses enfants… Après avoir rencontré les nomades, moi qui n’avais pas encore d’enfant, je suis devenu père : ma petite fille est sur les épaules d’Ao à la fin du film.

Et puis au niveau cinématographique, la Préhistoire a été peu traitée, sauf de façon humoristique. Le dernier film français réaliste sur ce sujet remonte à près de 30 ans : « La Guerre du feu » de Jean-Jacques Annaud. Enfin, Neandertal s’est imposé à moi, car c’est un pur héros de fiction : il a un physique, une destinée tragique, et il vivait sur une terre d’aventures qui est l’Europe d’il y a 30 000 ans ! Le fait de faire un film m’a permis de suivre la vie entière d’un personnage, ce que je n’avais pas pu faire dans le cadre de mes documentaires-fiction précédents.

C’est la première fois que Neandertal est ainsi le héros d’un film, qui plus est un héros attachant, bon, et totalement en phase avec la nature…

Oui, c’est important pour moi, car j’en ai assez qu’on se représente l’homme préhistorique comme un homme bête. Neandertal en plus a vraiment souffert d’un délit de sale gueule !

A la fin du 19e siècle, lorsqu’on a découvert son crâne, on a dit que c’était un singe : cela fait à peine vingt ans qu’il commence à être réhabilité. Or il enterrait ses morts, il prenait en charge ses handicapés, et il avait un sens inné du respect de la nature : les tribus néandertaliennes ne comprenaient jamais plus de 30 personnes, car au-delà de ce nombre, la nature ne pouvait plus se régénérer en cueillette et en chasse. Et par rapport à Sapiens, qui a envahi tous les continents, ce n’est pas un conquérant, il vit très bien en Europe.

En fait dans votre film, l’homme civilisé, c’est Neandertal ?

Complètement. Les détracteurs diront que c’est rousseauiste, mais pourtant, c’était un homme qui respectait la vie.

Outre ces valeurs, votre film montre très précisément la vie au quotidien. On voit Ao se nourrir, se soigner, et les vêtements, la façon de parler, de se peindre le corps et le visage des Neandertal et des Sapiens (2) sont clairement présentés. Comment vous êtes-vous documenté, en particulier pour le langage ?

Pour travailler sur le film, je me suis entouré d’une équipe scientifique, qui a validé l’ensemble de ces éléments. Pour l’habillement par exemple, nous nous sommes inspirés des dessins laissés sur les grottes, mais aussi de la façon de se vêtir des derniers peuples nomades. Autre exemple : pour être le plus précis possible, les acteurs ont réellement appris à tailler des silex. Pour le langage, il fallait inventer : j’ai travaillé avec Pierre Pelot, qui a écrit beaucoup de romans sur la Préhistoire et a travaillé sur le langage à partir d’éléments scientifiques pointus. On a créé un lexique ensemble, et nous nous sommes aussi inspirés du langage des nomades. Puis nous avons imaginé cette rencontre entre Ao le Neandertal et Aki la Sapiens(3). Ce qui était fiction au départ est devenu réalité : la science a confirmé notre intuition au moment où nous avons terminé le film !

Ao est le dernier Neandertal, et après lui, les Neandertal ont disparu(4). Votre film se termine par une alerte à l’encontre des hommes contemporains. Peut-on dire qu’il est un film militant ?

Au-delà de l’aventure et du romanesque, c’est un film engagé. Ce n’est pas une leçon : c’est un constat de vie sur ce qui nous attend peut-être. C’est un film engagé, car il parle avant tout du rejet de la différence -Ao est rejeté par les Sapiens qui le trouvent monstrueux- de celui qui ne me ressemble pas. On y parle d’identité planétaire, d’instinct maternel, de paternité, de famille recomposée, de nomadisme, et de la place de l’homme dans l’environnement. Neandertal, alors qu’il était empreint de valeurs fortes, a disparu. Nous sommes la dernière espèce humaine survivante –jusqu’à quand ? Nous ne dominerons jamais la planète. Soyons humbles.

Sandra Ktourza

Bande annonce :
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Pour travailler en classe

Le site officiel du film comprend un espace enseignants 

Note(s) :
  • (1) Synopsis : Pendant plus de 300 000 ans l'homme de Neandertal règne sur la planète. Il y a moins de 30 000 ans, il disparaît à tout jamais … Son sang coule-t-il encore dans nos veines ? Nul ne le sait, sauf AO…Le dernier des Néandertaliens !
  • (2) Pendant près de 10 000 ans (entre -40 000 et -30 000), deux espèces humaines, Neandertal et Sapiens, ont cohabité sur terre.
  • (3) Il est avéré scientifiquement que les deux espèces humaines se sont unies. Plus d'infos : https://www.vousnousils.fr/2010/09/08/ao-le-dernier-neandertal-projections-gratuites-pour-les-enseignants-331891
  • (4) A ce jour, les scientifiques n'arrivent pas à expliquer pourquoi

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