« Benda Bilili ! » est-il un documentaire ou un film ?

Pour nous, c’est un film. Nous l’avons monté comme un film pour le cinéma. Il a d’ailleurs été présenté à Cannes(2). Il y a des gens qui nous ont dit que ça ressemblait même à une fiction. Je pense que le temps qu’on a passé avec le groupe nous permet de faire vivre les scènes, et ça devient presque comme un théâtre.

Comment s’est passée votre première rencontre avec le Staff Benda Bilili ?

Nous étions en train de travailler sur notre premier film à Kinshasa : « La danse de Jupiter », qui est plutôt documentaire. C’est une balade intuitive dans les ghettos, à travers ce que nous racontaient les musiciens. Nous avons rencontré le groupe par hasard. Ils nous ont laissé filmer tout de suite. Ricky, qui est un peu le leader du groupe, a fait un calcul simple : à 58 ans, ça fait vingt ans qu’il crève la dalle dans la rue, que ses enfants n’ont rien à manger, qu’il se bat dans un océan de problèmes… Il voit deux Blancs avec des caméras et il se dit, « ça ne va pas se représenter dix fois ! » C’est aussi ça l’idée « Benda Bilili ». Littéralement ça veut dire « Tirer les images », mais ça peut aussi vouloir dire « Voir loin », « Voir au-delà ». Il y a un côté prophétique dans Benda Bilili…

Pourquoi avez-vous décidé de soutenir ce groupe ?

Leur musique nous a profondément touchés. Nous avons vraiment apprécié leur voix, leur façon de jouer sur de vieilles guitares usées… Ce côté un peu « blues ». Et la personnalité de Ricky nous a vraiment attirés. Une complicité s’est créée assez vite, très naturellement. Au début, nous voulions juste leur permettre d’enregistrer un album. Et à un moment donné, nous nous sommes sentis investis d’une mission. On les voyait s’endormir sur leurs cartons, tous les soirs… Ils nous disaient : « Vous allez voir, ça va marcher. Avec vous, on va y arriver. » Nous nous sommes dit : on n’a pas encore fait grand-chose de nos vies jusque-là mais ça, il ne faut pas le louper.

Vous avez aidé Roger, l’enfant des rues, à intégrer le groupe. Est-ce que vous avez des regrets en pensant à tous ceux que vous n’avez pas pu aider ?

Non, là-dessus nous étions sans complexes. Nous ne sommes pas une ONG, nous savions très bien que nous n’allions pas changer le pays avec nos caméras. Nous nous sommes investis, mais c’était avant tout pour la musique. Roger, c’est un prodige, il a l’oreille absolue. Nous avons parlé de lui à Ricky, et il lui a fait passer un vrai casting avant de se décider. Le groupe ne blaguait pas avec la musique, et nous avons calqué notre attitude sur la leur. S’ils n’avaient pas été des bons musiciens, tout graphiques qu’ils puissent être, s’ils avaient juste grattouillé une guitare, ç’aurait été « Au revoir messieurs ! »

Quelles sont vos relations aujourd’hui avec les musiciens ?

Maintenant, ils voyagent beaucoup. Pour les concerts, ils sont déjà surbookés sur 2011. Mais nous restons en contact. J’ai eu Ricky, qui était à Londres, au téléphone tout récemment, – on se donne des nouvelles et puis dès que c’est possible, on se croise. Quand nous sommes ensemble, Roger redevient « notre petit Roger » – en cinq ans, nous l’avons vu grandir !

Votre film est riche en messages forts. Il illustre  notamment l’acceptation de l’Autre, la solidarité, la victoire sur le handicap… Pour vous, quel est le message essentiel ?

Pour nous, l’existence de tels personnages est en soi un message. Mais il y a une chose qui est très importante pour le groupe : dans leur pays, ils sentent qu’il y a un mauvais regard sur les handicapés. On ne les embête pas, mais c’est parce qu’on a peur d’eux. Dans la cosmogonie des Bantous(3), rien n’arrive sans raison. Par exemple, ce n’est pas une maladie qui va te donner un handicap : si tu n’as pas de jambes, c’est que quelqu’un chez toi a fait une mauvaise chose et que c’est une punition. C’est du non-dit – mais c’est quelque chose qui sous-tend tous les rapports humains dans l’Afrique Centrale. Les membres du groupe ne sont pas comme ça. Ce qu’ils voulaient démontrer, c’est qu’un handicapé peut tout.

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