Vous écrivez :  « Un des objectifs essentiels de l’éducation à la vie en société n’est-il pas l’apprentissage de la satisfaction différée ? ». Et un peu plus loin : « On a observé que chez les enfants qui savent attendre dix minutes, les chances de réussite scolaire ultérieures sont nettement accrues ». Finalement, cet apprentissage ne devrait-il pas précéder tous les autres ?

En effet, ce qui manque le plus à mes yeux en général dans le système éducatif, c’est que l’on privilégie beaucoup plus l’acquisition de connaissances que l’acquisition de comportements. Dans notre époque caractérisée par l’interaction numérique du monde entier – à titre indicatif 5 milliards de téléphones portables sont utilisés aujourd’hui-, la connaissance est dévalorisée, elle est devenue beaucoup plus accessible par le biais de multiples canaux. Mais ce qui l’est moins et qu’il faut absolument acquérir, c’est le mode d’emploi humain de tous ces éléments. Car avec l’avènement de l’électronique s’est développée l’impatience, quel que soit l’âge. La priorité pour les enseignants, c’est donc d’apprendre aux élèves la capacité d’attendre et de mûrir une question, quelle que soit la discipline.

Dans une société où règne le court-termisme, comment le temps de l’apprentissage peut-il encore trouver sa place ? Ces deux temporalités ne sont-elles pas incompatibles ?

On ne peut pas dire qu’elles sont incompatibles, mais elles sont certainement antinomiques. Cependant chacun d’entre nous en fait l’expérience : à certains moments, nous penchons plus du côté de l’analyse, du recul, et à d’autres du côté de l’adaptation à de multiples situations et de la performance. L’enseignant doit trouver le juste milieu entre ces deux composantes, l’équilibre entre les deux étant central dans le bon fonctionnement de la société humaine.

L’enseignant doit donc trouver le savant dosage entre le temps nécessaire à l’apprentissage et le « zapping » permanent dans lequel vivent aujourd’hui les élèves ?

Oui, j’ai d’ailleurs rencontré des enseignants qui par exemple utilisent désormais twitter en classe.

C’est peut-être une des façons de trouver le savant dosage ?

Cela aide peut-être, mais l’idée de faire passer un enseignement dans des modules de 140 signes est quand même loin des humanités ! D’autre part, il y a le danger pour les élèves de ne plus supporter que les temporalités brèves, et de renforcer l’impatience dont je parlais. Et aussi de ne plus pouvoir faire preuve de concentration. L’habitude de ne plus fonctionner que par modules courts conduit par exemple à ne plus pouvoir supporter des textes d’une certaine longueur.

D’où la menace qui pèse sur les sciences humaines dans certaines universités, comme le soulignait Martha Nussbaum dans Courrier International (2). Les formations courtes ultraspécialisées et directement opérationnelles en entreprise ont la vedette, au détriment des formations en philosophie, histoire, lettres… Est-il encore temps de contrer cette réalité, de réhabiliter ces disciplines, ou d’après vous, le mouvement est-il inéluctable ?

Je ne crois pas que l’on puisse le contrer. Il ne sera pas possible d’obtenir que le niveau culturel de tous soit uniforme. Cela n’a de toute façon jamais été le cas dans l’histoire. Mais certaines personnes conserveront toujours le leadership, et seront toujours très solidement formées culturellement. Et je suis optimiste : il y aura toujours une élite et elle est aujourd’hui beaucoup plus importante qu’il y a un siècle ou deux.

Vous terminez d’ailleurs votre livre sur une note très optimiste. Vous dites : « la prise de conscience environnementale est forte chez les enfants et les plus jeunes : les espoirs de la planète reposent sur les nouvelles générations. La facilité avec laquelle les enfants se mobilisent est exemplaire. Ils sont vite devenus militants du tri sélectif, de la défense des espèces menacées, des économies d’énergie. Le long terme, c’est leur existence même ». Finalement, un retour vers une temporalité raisonnable n’est-il pas en train de se faire ?

Je ne dirais tout de même pas que les choses sont en train de s’inverser, car nous n’en savons rien. Je constate juste que les jeunes sont les plus capables d’enthousiasme. Si l’état de la société est d’orienter les plus jeunes vers de nobles causes, et en cela la société occidentale n’est pas trop mal partie, ils sont les plus aptes à recevoir ces idéaux. Mais c’est provisoire, car tous les dix ans arrive une nouvelle génération à former.

Les enseignants ont là un rôle crucial à jouer…

On l’espère. Ils doivent y mettre un peu plus d’ardeur…

 

 

Crédit photo – Tim Perceval