Concours enseignants : « La morale a bon dos »

Plus de 5600 personnes, surtout des universitaires, ont signé une pétition intitulée « Non au contrôle de moralité des futurs enseignants ». Lancée par des membres du jury de l'agrégation de philosophie, elle s'oppose à une épreuve orale, évaluant la compétence des candidats à « agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable ». MCF en philosophie à l'Université Lille 3, Éléonore le Jallé a participé à la rédaction de la pétition.

Pourquoi avoir initié et signé cette pétition ?

J’ai estimé, et plusieurs autres membres du jury de l’agrégation externe avec moi, que cette épreuve, instaurée dans le cadre de la réforme de la formation des enseignants, contredit la nature même des concours de recrutement des professeurs. Elle prétend évaluer un savoir-faire, « agir en fonctionnaire éthique et responsable », qui ne correspond ni à un contenu disciplinaire ni à une compétence pédagogique. Le concours de recrutement, qu’il s’agisse du Capes ou de l’agrégation, ne constitue ni le lieu, ni le moment adéquat pour estimer cette capacité à agir et réagir en milieu scolaire. C’est pourquoi nous demandons la suppression pure et simple de cette épreuve.

Le ministère affirme pourtant que l’épreuve évalue des connaissances, pas des opinions…

C’est faux. L’intitulé même de l’épreuve suffit d’ailleurs à le prouver. Il s’agit bien d’évaluer une action et des dispositions morales, même si l’on peut imaginer que certaines connaissances seront effectivement nécessaires pour passer cette épreuve avec succès. Par ailleurs, les attendus de l’épreuve comportent des absurdités, voire des aspects tendancieux. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à se reporter aux exemples de sujets possibles mis en ligne sur le site du ministère de l’Éducation nationale.

Que leur reprochez-vous ?

Je vais prendre un exemple, qui montre bien qu’il ne s’agit pas uniquement d’évaluer la connaissance des règlements ou des textes juridiques. On voit ainsi dans les sujets possibles que l’on attend d’un enseignant qu’il s’interpose dans une rixe survenant dans un couloir où aucun surveillant n’interviendrait. Mais ce genre d’attente est absurde, d’autant que le cas de figure imaginé ne correspond nullement à la complexité de situations réelles. On ne sait pas qui s’affronte dans la rixe, s’il s’agit de deux élèves de 6ème ou de deux grands costauds de terminale. L’enseignant qui, d’après la réponse attendue, doit intervenir, est-il physiquement apte à le faire lui-même ? Est-il même vraisemblable qu’il soit seul en situation d’agir à ce moment précis ? La réponse attendue nous semble donc particulièrement litigieuse.

Cela dit, sur le fond est-il vraiment choquant de vouloir avoir des fonctionnaires « éthiques et responsables » ?

Non, bien sûr ! Mais, encore une fois, il faut voir dans quel contexte se situe l’épreuve. D’un côté, dans le cadre de la réforme de la formation, le ministère a supprimé l’année de fonctionnaire stagiaire qui suivait la réussite au concours. De l’autre, il reporte sur les concours l’évaluation de compétences qui ne peuvent plus être acquises sur le terrain. En outre, au delà de cette incohérence et des exemples absurdes déjà évoqués, d’autres nous semblent carrément tendancieux : une réponse à l’un des sujets précise ainsi que l’on attend d’un enseignant éthique et responsable qu’il ne fasse pas usage de sa liberté pédagogique pour refuser d’appliquer certaines décisions du conseil d’établissement. On prêche donc une forme d’obéissance passive qui ressemble à une mise au pas des enseignants face aux réformes en cours.

Que se passera-t-il si votre pétition reste lettre morte et si l’épreuve est maintenue ?

Il faut d’abord savoir que cette pétition n’est pas le seul élément en jeu. Une motion a également été signée par l’ensemble des jurys de philo et de lettres modernes. Elle circule actuellement parmi les jurys. Elle est notamment signée en ce moment par les historiens. Un autre texte a été écrit par les mathématiciens. Toutes ces motions demandent le retrait de l’épreuve. Dans le cas contraire, nous sommes une quinzaine de membres du jury de l’agrégation externe à avoir annoncé dans une tribune que nous refuserons de siéger dans un jury qui mettrait en place une telle épreuve pour la session 2011 des concours.

Patrick Lallemant

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7 commentaires sur "Concours enseignants : « La morale a bon dos »"

  1. Bruno  2 juillet 2010 à 13 h 39 min

    Le site pour prendre connaissance de la pétition, pour la signer et pour prendre connaissance des autres prises de position:
    http://www.controle-moral.fr/Signaler un abus

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  2. niouth  2 juillet 2010 à 14 h 51 min

    cette épreuve est également au programme du concours des professeurs d’école ….. peut-être faudrait-il aussi les associer à cette pétition ?Signaler un abus

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  3. onestdesbleus  2 juillet 2010 à 20 h 16 min

    Entièrement d’accord avec cette analyse qui confirme ce que je pense(sans être philosophe mais historien)à savoir que la première des qualités aujourd’hui,en France,selon les élites dirigeantes,c’est de se conformer au modèle « citoyen » en vogue,celui de la servitude volontaire.Signaler un abus

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  4. Internaute  4 juillet 2010 à 21 h 29 min

    Relisons nos classiques comme par exemple Jules FERRY (lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883):

    Que vous demande-t-on ? Des discours ? Des dissertations savantes ? De brillants exposés, un docte enseignement ? Non, la famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens. C’est dire qu’elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un enseignement de plus à inscrire au programme, mais un service tout pratique que vous pourrez rendre au pays plutôt encore comme homme que comme professeurSignaler un abus

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  5. jaljan  7 juillet 2010 à 9 h 23 min

    Tout cela est d’une absolue tristesse, j’entends ces réformes à la va vite.Signaler un abus

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