Michel Fize : « Il faut rétablir un lien social entre générations »

Ancien membre de la Consultation nationale des jeunes lancée en 1994 par Edouard Balladur, chercheur au CNRS, sociologue, spécialisé dans les questions d'éducation et de violence, Michel Fize vient de publier «L'Adolescence pour les nuls»(1). Pour VousNousIls, il évoque notamment la place des jeunes dans la société.

Le gouvernement vient de lancer une plateforme, hébergée par le site d’une radio (www.skyrock.com/waka), pour s’adresser aux 12-25 ans. Qu’en pensez-vous ?

C’est une copie grotesque de ce que nous avions fait en 94. Il ne s’agit, à mes yeux, que d’un exercice de communication qui se veut branché, avec un langage « de jeunes », utilisant le tutoiement… Mais, d’un point de vue scientifique, il ne s’agit que d’un ersatz d’enquête sur les sentiments des jeunes aujourd’hui, dont on se demande à quoi il servira. Car toute une série d’études apportait déjà les réponses aux questions qui sont posées, notamment sur la famille. J’ajouterai deux remarques. La dimension politique et citoyenne est totalement absente de ce questionnaire, dont les conclusions n’auront par ailleurs aucune valeur. Car il n’y aucun moyen de savoir qui répond, si un même individu ne répond pas plusieurs fois, ni même s’il entre bien dans la tranche d’âge concernée…

Cette volonté de s’adresser aux jeunes ne part-elle tout de même pas d’un bon sentiment ?

Elle illustre surtout le désarroi des pouvoirs publics, qui n’est d’ailleurs pas nouveau, vis-à-vis de cette tranche de la population. Quand on remonte un peu l’histoire contemporaine, on se rend compte que, depuis une cinquantaine d’années, les politiques multiplient les grandes déclarations d’amour pour la jeunesse, sans jamais réussir à l’impliquer dans la vie publique. Comme si cette période était une épreuve, dont on attend simplement que les gens sortent pour accéder au statut jugé supérieur qu’est l’âge adulte !

Avez-vous l’impression que la situation se dégrade et que les jeunes sont de plus en plus coupés du reste de la société ?

Incontestablement. Nous sommes en présence d’une fracture générationnelle majeure. Là encore, le phénomène remonte à la fin des années 50, quand les jeunes ont eu l’opportunité de se créer une culture qui leur est propre, avec leur musique, leurs codes, leur manière d’être et de s’émanciper… Depuis, l’écart avec le monde adulte n’a cessé de s’agrandir et le fossé s’est creusé. Au point d’avoir aujourd’hui deux mondes en un, et que toutes les solutions, en particulier à l’école, qui ne prendraient pas en compte la nécessité de rétablir un lien social générationnel sont vouées à l’échec et se révéleront non seulement inefficaces, mais également dangereuses. L’une des réponses à la violence réside donc dans le dialogue, le respect et l’écoute. Il faut inventer et ne pas se mettre dans une posture répressive à tout prix.

Les établissements scolaires ne doivent donc pas se transformer en forteresses ?

Il faut faire exactement l’inverse : plutôt que de les refermer sur eux-mêmes, il faut ouvrir les établissements scolaires à la société pour qu’elle y revienne. Pourquoi l’école constitue-t-elle le seul espace où la démocratie n’a, pour le moment, pas sa place ? Aujourd’hui, dans la classe, vous avez un prof qui sait et des élèves qui ignorent, un commandant en chef au sein d’un bataillon. Les élèves devraient être mieux associés aux décisions, avoir leur mot à dire sur la marche de l’école et, pourquoi pas, sur le contenu des enseignements ou les pédagogies à y associer. Au-delà de leur étiquette, il faut les considérer comme des personnes à part entière, n’étant pas démunies de tout savoir, bien au contraire.

Que vous ont inspiré les États généraux sur la violence à l’école et leurs conclusions ?

Pas grand-chose de positif. On se situe, à mes yeux, dans le registre de la manipulation. Luc Chatel avait déjà ses réponses, et il a fait perdre du temps à un certain nombre de personnes pendant deux jours, pour lui apporter des réflexions dont il avait déjà décidé de ne pas tenir compte. Les échanges ont pourtant été enrichissants. Éric Debarbieux, qui en pilotait le conseil scientifique, est un expert reconnu, qui développe des idées intéressantes dans ses travaux. Mais il n’a pas été écouté. Là encore, l’histoire se répète, et les résultats de la consultation des lycéens lancée en 1998 par Claude Allègre, avec Philippe Meirieu et Edgard Morin qui avaient fait un travail remarquable, n’avaient pas été davantage pris en compte.

Propos recueillis par Patrick Lallement

Note(s) :
  • (1) «L'adolescence pour les Nuls», Ed. First, 376 pages, 22,90 €

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