Vous nous accordiez déjà une interview sur la violence à l’école il y a un peu plus de quatre ans. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ?

J’aurais même pu vous accorder l’interview il y a vingt ans, car le problème se pose depuis bien plus longtemps qu’on ne l’imagine. Les grandes tendances sont les mêmes depuis une quinzaine d’années : violence plus collective, qui s’exerce désormais davantage dans la salle de classe et touche plus les enseignants… Reste tout de même une nouveauté qui me semble mériter de faire l’objet de recherches, l’augmentation des violences par ce que nous appelons le « cyber-harcèlement » : mails injurieux, SMS envoyés dans la classe, rumeurs colportées sur Internet…

Observez-vous une spécificité française ?

Tout indique que le cyber-harcèlement se développe de la même façon ailleurs en Europe. Plus globalement, le problème de la violence scolaire concerne tous les pays de l’OCDE. Mais il y a quand même, en effet, quelques particularités françaises, et la montée d’une violence anti-scolaire semble effectivement plus forte chez nous. Je ne crois cependant pas à une augmentation moyenne de ce type de violence partout. Il s’agit plus d’une aggravation dans certains endroits où l’exclusion est très forte. Une autre de nos spécificités réside dans l’extraordinaire empilement des mesures destinées à traiter les problèmes de l’enfance en danger et/ou délinquante.

Que préconisez-vous ?

Une initiative québécoise me semble intéressante : des centres jeunesse proposent un guichet unique, regroupant tous les services psychosociaux et de réadaptation. Ainsi, quand un professeur, un enfant ou un parent rencontre un problème, il sait où s’adresser. Mais, au-delà des cas individuels, tout ce qui peut amener à une amélioration du climat scolaire lui-même me paraît important. On ne peut pas résoudre le problème de la violence à l’école sans que les jeunes aient en face d’eux des équipes soudées, des adultes qui réagissent collectivement. Or, chez nous, le mode de nomination des enseignants du second degré entraîne une rotation importante des enseignants dans certains établissements. Par ailleurs, beaucoup de professeurs ne s’identifient qu’à la mission de transmission du savoir dans leur seule discipline, au détriment de l’aspect collectif de la pédagogie. Cela tient à la manière de concevoir l’école, mais c’est aussi et avant tout, à mon avis, une question de formation. Car le travail en équipe n’est pas naturel, il s’apprend.

Justement, jugez-vous la réforme en cours de nature à améliorer les choses ?

L’insuffisance de la formation n’est pas criante depuis longtemps, elle l’est depuis toujours ! Or, toutes les recherches montrent qu’un enseignant formé à la conduite de classe, à la gestion des conflits et du stress ou à la dynamique de groupe est beaucoup moins victime de violence, ainsi que ses élèves, d’ailleurs. L’avantage de la période actuelle est qu’elle permet de mettre les problèmes sur la table, et de se dire que la formation doit être plus professionnalisante. Personnellement, j’aimerais toutefois que l’on ne se contente pas d’un petit module en dernière année du master. Il faut introduire des modules obligatoires de formation professionnelle dès la licence, et ne pas se contenter de cours magistraux ou de conférences !

Que vous inspire la « sanctuarisation » d’établissements scolaires transformés en « forteresses » ?

Tout ce qui contribue à protéger un établissement scolaire est nécessaire. Mais cela ne doit pas le couper complètement de son quartier, et presque le transformer en cible obligatoire. Il y a donc un équilibre à trouver : cette protection doit se doubler d’un véritable programme humain, de lien avec les parents, d’ouverture réelle et raisonnée. L’idée des « community schools » en Angleterre est très intéressante : la bibliothèque de l’école est aussi celle du quartier, les parents d’élèves profitent le soir des ateliers informatiques, la salle de sport ou la piscine, quand il y en a une, est aussi accessible aux gens du voisinage… Transformer un établissement en bunker ne constitue jamais une solution. J’attends donc de ces états généraux qu’ils permettent de dire les choses, de les poser scientifiquement, et qu’ils provoquent un mouvement d’opinion, une recherche de consensus à long terme. Arriver à montrer que le problème est un peu plus complexe que ce que l’on veut bien en dire d’habitude et qu’il mérite autre chose que des solutions simplistes est important.

Propos recueillis par Patrick Lallemant 
  
(Crédit photo : Editions Odile Jacob)