Quelle est, à vos yeux, la principale différence entre le système français et ce qui se fait de mieux à l’étranger ?

Elle se situe pour moi dans la combinaison de trois éléments que nous n’avons pas chez nous : des moyens financiers importants, pour lesquels les universités sont en concurrence, une large autonomie et une bonne gouvernance. Les meilleurs campus aux États-Unis, en Suède ou en Angleterre prennent les décisions en matière d’équipements, de programmes… Mais cette autonomie est bien contrôlée : un sénat académique, composé du corps des professeurs, définit les orientations pédagogiques ; un président prend les décisions, sous le contrôle d’un conseil d’administration largement ouvert à des personnalités extérieures, qui l’élit et peut le révoquer, surveille le budget et les performances de l’université. C’est du reste comme cela que sont gérées les entreprises…

Mais peut-on considérer l’université comme une entreprise ?

L’université n’est évidemment pas là pour réaliser des profits. Mais cela ne signifie pas pour autant que ces principes de gouvernance ne peuvent pas s’y appliquer. En tout cas, les campus qui réalisent les meilleures performances, et notamment les mieux placés dans le classement de Shanghai, même si ce n’est pas mon seul critère, reprennent les modes de gestion des entreprises.

L’autonomie, notamment budgétaire, fait craindre à ses détracteurs l’apparition d’une université à deux vitesses. Que leur répondez-vous ?

De toute façon, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : le système à deux vitesses existe déjà, avec notamment les grandes écoles qui accueillent la très grande majorité des meilleurs étudiants. Par ailleurs, tout le monde ne peut effectivement pas jouer dans la cour d’Harvard. Mais toutes les universités peuvent s’améliorer, certaines peuvent chercher l’excellence en enseignement, d’autres en recherche… L’essentiel est de leur en donner les moyens. Rien n’est figé. En Angleterre, il n’y a longtemps eu qu’Oxford et Cambridge. D’autres campus ont maintenant émergé, comme Southampton, qui sont devenus très très bons.

L’une des principales faiblesses de l’université française réside dans le taux d’échec en premier cycle. Comment y remédier ?

C’est sur ce point que nous travaillons actuellement. Je crois qu’il faut retarder le plus possible la spécialisation et permettre aux étudiants de suivre plusieurs matières au début de leur parcours pour pouvoir être réorientés. Cela fonctionne notamment très bien aux États-Unis. J’y ai carrément vu des étudiants passer d’économie en physique-chimie, sans avoir à recommencer tout leur parcours ! La deuxième révolution que je voudrais initier, c’est la culture de l’employabilité : que les étudiants soient orientés en fonction de leurs compétences, bien sûr, mais aussi des besoins du marché et des débouchés. Cela implique que les universités aient le souci de la carrière de leurs étudiants, et les suivent. Chaque unité doit, en fait, fonctionner comme une école professionnelle. En contrepartie, le temps passé par les enseignants à aider leurs élèves à trouver un travail, ou à s’occuper de leur avenir, doit être valorisé. Enfin, je pense que la préparation aux grandes écoles doit être confiée aux universités, et non plus aux classes prépas des lycées.

Propos recueillis par Patrick Lallemant