Lilian Thuram : nous allons déconstruire cette idée de notion de prétendue ‘race’

Lilian Thuram a créé la Fondation Education contre le racisme*. D’ici peu, la fondation offrira aux enseignants des outils pour éduquer efficacement contre le racisme. Très investi dans ce projet, il nous explique la philosophie et les fondements de ce qu’il élabore actuellement pour l’école.

Est-ce qu’il y a un lien entre votre carrière de champion de football et la volonté de créer votre fondation, ou est-ce deux moments totalement différents de votre existence ?

Je ne pense pas qu’il y ait de lien avec ma carrière de joueur de foot, je dirais qu’il y a un lien avec ma vie. Je suis né aux Antilles, je suis arrivé à l’âge de neuf ans en région parisienne, et là j’ai constaté qu’il y avait un problème autour de la couleur de ma peau. Je me suis demandé pourquoi. Et en me posant des questions, cela m’a amené à comprendre que c’était le fait de l’histoire. Les préjugés que nous avons sont des choses inconscientes qui sont en réalité le fruit de l’histoire telle qu’elle est présentée dans notre société. Donc, pour déconstruire ces préjugés, il faut repasser par l’histoire et donner des exemples les contrant. De cette réflexion est né le projet de créer cette fondation. Par ailleurs, j’ai aussi noté que, généralement, on diabolisait les racistes. On dit qu’ils sont stupides, que ce n’est pas possible etc. Mais moi, je dis non, nous ne sommes pas stupides. Nous ne naissons pas raciste. Il faut les écouter et essayer de comprendre leur peur. Il ne faut pas non plus avoir un discours moralisateur. Cela ne suffit pas. Il faut apporter de la connaissance pour remplacer leur croyance.

Votre fondation s’appelle Fondation Education contre le Racisme. Pour vous, la lutte contre le racisme passe avant tout par l’éducation, donc aussi par l’école ?

On ne s’éduque pas simplement par l’école. Mais il est intéressant de passer par elle, parce que tous les enfants y vont. De plus, ils sont dans une période de construction de leur personnalité. C’est donc le moment où il faut intervenir. Si je dois faire un reproche à l’école, c’est que souvent, on n’y traite pas des sujets importants pour la société.

Donc pour vous actuellement, l’éducation contre le racisme à l’école est insuffisante ?

Oui, par exemple, je vais souvent dans les écoles pour parler du racisme. Je demande aux enfants combien il y a de races. Malheureusement, ils répondent qu’il y en a plusieurs. Rien que ça, c’est la base du racisme. Ensuite, je leur demande de me dire les qualités de chaque race. Et là les enfants vous disent les qualités de chaque race. Nous sommes en 2009, vous voyez bien que le travail n’a pas été fait. C’est aberrant que les enfants ne sachent toujours pas qu’il n’y a qu’une espèce d’Homme, Homo sapiens.

Peut-être aussi parce que les enseignants n’ont pas les outils qui leur permettent de parler en classe avec sérénité du racisme -outils que votre fondation va leur apporter ?

Je l’espère ! Il faut procéder ainsi : au départ, laisser la parole aux enfants pour savoir ce qu’eux pensent du racisme. Puis, à nous d’amener les informations qui vont contredire leurs croyances. Nous préparons d’ailleurs un livre sur ce sujet. J’ai remarqué aussi que lorsque je pose cette question aux gens : quand est-ce que vous avez entendu parler des Noirs dans votre cursus scolaire pour la première fois ? Ils me répondent : à propos de l’esclavage. Or c’est cela qui nourrit l’inconscient. Si je vous demande le nom d’un scientifique, d’un mathématicien ou d’un explorateur noirs, que me répondez-vous ? Vous n’en savez rien. Et c’est parce que dans l’inconscient général, il n’y a pas ces représentations. Et qu’à aucun moment, une information ne les a apportées. Le jour où il y aura sur les murs des écoles et dans les livres des portraits de scientifiques, d’inventeurs, de philosophes de toutes les couleurs, alors l’imaginaire changera. Cela sera important aussi pour lutter contre la victimisation : un enfant noir qui aura tous ces exemples positifs devant lui ne pourra plus se sentir victime de la société et pourra se dire plus facilement « c’est possible pour moi aussi ».

Votre fondation va donc proposer aux enseignants une méthode novatrice pour aborder efficacement le problème du racisme avec les élèves ?

Oui, et il faudra commencer par cette histoire de race, c’est fondamental, et déconstruire cela. Et expliquer pourquoi il y a des gens de couleurs différentes, car beaucoup de gens ne le savent pas. Puis faire comprendre que l’esclavage est juste un phénomène économique. Des Blancs ont été esclaves aussi.

En particulier pour les plus petits, au primaire ?

Oui, car pour eux, il n’est pas nécessaire de rentrer dans les détails, les images qu’ils verront sur les murs de la classe et dans les livres suffiront. A partir du moment où vous avez des idoles, les choses changent. L’élection d’Obama par exemple a changé beaucoup de choses : mon fils me demande ainsi pourquoi il n’y a pas eu de président noir avant, tandis que pour ma mère cela était absolument impensable. On se rend compte que l’imaginaire évolue là positivement, et nous, nous devons être assez intelligents pour accélérer le mouvement.

Et ce sera le rôle de votre fondation ?

Oui.

Dans cette perspective, vous êtes en train de réaliser, en partenariat avec la CASDEN et la MGEN, un DVD pédagogique pour les classes de CM1, CM2. Que contiendra-t-il ?

La première chose à déconstruire, c’est cette idée de notion de prétendue « race ». J’aurai donc des discussions avec les élèves, les professeurs, pour montrer ensuite l’absurdité de cette notion. Les Noirs courent vite, ils chantent bien, bon ok, mais Ronaldo et Messi, ils courent vite aussi, et pourtant ils sont blancs. L’objectif est d’arriver par le jeu à montrer l’absurdité de certaines croyances. Comment changer nos imaginaires ? Le DVD et le livre y contribueront de façon différente, le premier étant destiné aux enseignants, le second au grand public, mais tous deux inscrits dans la philosophie de ma fondation. Et pour ce qui est des soutiens de la CASDEN et de la MGEN, quand une personne vient vous voir et vous dit moi je crois en votre projet, c’est très encourageant. Surtout lorsque c’est de façon pérenne. Enfin, toucher les professeurs, c’est extraordinaire, car ils peuvent convaincre les enfants. Et nous donnerons aux professeurs qui, eux aussi, peuvent – comme tout le monde- être victimes des préjugés de la société, les informations nécessaires pour qu’ils puissent à leur tour former les enfants.

Avez-vous eu des discussions avec le ministère de l’Education nationale à ce sujet ?

Non, pas encore. Mais le jour où il y aura vraiment un cours autour du racisme inscrit dans les programmes officiels, ce sera fantastique. Car le cours sur le racisme amène à replacer l’Homme au milieu de tout. Et finalement à se demander, qu’est-ce qu’un Homme ?

 
*pour voir le site de la fondation Lilian Thuram

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1 commentaire sur "Lilian Thuram : nous allons déconstruire cette idée de notion de prétendue ‘race’"

  1. knel  11 mai 2011 à 11 h 01 min

    Très bonne initiative à encourger !
    D’ailleur j’aimerais avoir les coordonnées de’Education contre le racisme » pour une collaboration dans une école privée du Val de Marne.
    Merci et bonne continuation !!Signaler un abus

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