Xavier Albanel : « la note pollue les inspections »

Sociologue, Xavier Albanel vient de publier un ouvrage consacré à l’évaluation des enseignants du second degré. Après avoir rencontré inspecteurs, enseignants et étudié près de 500 rapports d’inspection, il dresse un constat sans complaisance, évoquant « un certain gâchis qui semble convenir à l’ensemble des acteurs ». Explications.

Pourquoi avoir choisi d’étudier cet aspect précis de l’Education ?


 


Ce travail s’inscrit dans le cadre d’un programme collectif sur l’étude des liens entre le travail et son organisation, essentiellement dans des services publics. L’éducation m’a toujours intéressé, et l’évaluation m’a semblé une entrée pertinente pour comprendre comment se structure le travail des enseignants. L’inspection poursuit en effet plusieurs objectifs : contrôler le travail des professeurs, et donc le recadrer si nécessaire, mais aussi accompagner les enseignants dans l’exercice de leur pratique pédagogique. Le sujet m’intéressait d’autant plus qu’il fait presque l’objet d’une légende, beaucoup de mythes sont véhiculés à son propos.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au fil de vos travaux ?

Chacun a sa propre représentation de l’inspection. Élèves, nous avons vu l’inspecteur s’asseoir à côté de nous et nous regardions cet intrus dans la classe en nous demandant ce qu’il faisait là. Et pourtant, la réalité du travail des inspecteurs pédagogiques régionaux reste assez méconnue. J’avais donc, moi aussi, mes propres pré-notions et mes a priori. En découvrant ce métier, en suivant les inspecteurs dans les établissements, en lisant tous ces rapports, je me suis rendu compte qu’ils effectuaient un travail très fin, très riche, demandant de grandes qualités d’expertise, de réelles compétences disciplinaires et didactiques, une grande finesse d’analyse.

Malgré ces qualités, vous portez finalement un jugement assez négatif sur l’efficacité de la procédure…

Je remets effectivement en question l’efficacité des inspections à cause du problème de communication qui existe entre inspecteurs et enseignants. Même si les inspecteurs sont souvent d’anciens profs, ces deux mondes ne se connaissent en fait pas bien, ne se recouvrent pas et ne se comprennent pas vraiment. Les enseignants ne parviennent pas à s’approprier leur inspection et les bénéfices qu’ils pourraient en tirer en termes d’accompagnement pédagogique. Ils passent à côté de l’inspection, mais on peut aussi dire que l’inspection passe à côté d’eux

A quoi attribuez-vous ce problème de communication ?

On peut d’abord incriminer la procédure en elle-même. Une inspection dure une heure, se produit tous les cinq ans en moyenne, voire tous les dix ou quinze ans. Les enseignants ont donc l’impression que leur activité quotidienne est niée. Par ailleurs, comme l’évaluation débouche sur une notation qui influera sur le déroulement de leur carrière, les profs nourrissent une certaine méfiance à l’encontre de l’inspection et de l’inspecteur. Ils ne se livrent donc pas complètement et sur-préparent le cours qui servira de support à l’inspection. J’ai rencontré un enseignant qui m’a avoué avoir reproduit la séquence qu’il avait préparée pour son agrégation ! Seuls peu d’enseignants diront à leur inspecteur qu’ils ont un problème sur telle ou telle partie du programme.

Que faudrait-il faire ?

Mon objectif n’était pas de proposer un nouveau dispositif, mais d’analyser comment il est perçu et vécu par les uns et les autres. Ce travail m’a conduit à un constat : malgré ses imperfections et son inefficacité relative, le système actuel semble convenir à tous ses acteurs. Les enseignants le critiquent, mais ils s’opposent à tout projet de réforme. Quand, par exemple, on leur suggère d’associer les chefs d’établissement au processus, ils mettent en avant les risques de jugement arbitraire qu’induit une telle évolution. A franchement parler, je ne sais ni s’il faut réformer la procédure, ni comment. On parle d’évaluation au mérite, mais comment le mesurer dans un travail relationnel, soumis au contexte changeant dans lequel il s’effectue ? La seule certitude que j’ai acquise tient à la nécessité de séparer tous les aspects « notation » des aspects « accompagnement ». La note pollue les inspections.


 


Propos recueillis par Patrick Lallemant


 


* « Le travail d’évaluation, l’inspection dans l’enseignement secondaire », Ed. Octarès, 182 pages, 23 €

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