Pierre Frackowiak : le pédagogue idéologue

Fils et petit-fils de mineurs, Pierre Frackowiak est devenu instituteur au milieu des années soixante, sans l’avoir véritablement choisi. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir un pédagogue écouté et respecté.

« J’ai occupé mon premier poste dans un quartier minier de Liévin, juste à côté de la fosse 3 de Lens, où est survenue la catastrophe de 19741. L’école Léo Lagrange était contigüe à ce carreau de fosse, nous avions même un mur en commun ». S’il faut chercher une raison aux engagements de Pierre Frackowiak, elle réside sans doute dans ce voisinage, qui résume à lui seul une bonne partie de sa vie.

Instituteur par défaut

Fils de mineur lui-même, le petit-fils d’immigrés polonais s’engage dans le syndicalisme, qu’il n’abandonnera jamais, dès son entrée dans le monde professionnel. « Pion, j’étais alors révolté par nos conditions de travail, et la difficulté à poursuivre des études supérieures tout en exerçant une activité professionnelle ». Pierre Frackowiak passe en revanche à côté de ses études de lettres. Il se marie, voit naître son premier enfant et pose sa candidature à un poste d’instituteur remplaçant. « A l’époque, on les recrutait facilement, sans concours. Ce qui était, au départ, un choix par défaut – je voulais être journaliste – m’a vite passionné ». La qualité des dissertations qu’il est amené à rédiger pendant sa formation d’instituteur le fait rapidement remarquer par ses inspecteurs, qui l’encouragent. D’un examen professionnel à l’autre, Pierre Frackowiak devient donc rapidement, tout en poursuivant les remplacements, maître-formateur, associé à des équipes de recherche pédagogique, puis enseignant pour enfants handicapés.

Inspecteur par passion

En 1978, il franchit une nouvelle étape et réussit le concours d’inspecteur. « J’avais envie de faire progresser le système éducatif, d’accompagner les enseignants et d’améliorer la réussite scolaire. Pour moi, gosse de très pauvres, c’était un objectif, une finalité, une ambition ». Car l’enfant des corons se souvient que, dans sa classe de CM2, « sur 35 élèves, seuls trois gamins étaient entrés en 6ème. Or, parmi eux, se trouvaient des copains intelligents, qui ont fini par réussir leur vie mais auraient pu espérer mieux ». Lui-même serait d’ailleurs descendu à la mine si des bourses ne lui avaient pas permis de poursuivre sa scolarité. « J’ai choisi ce métier par idéologie, je faisais le pari de la confiance en l’homme et en sa capacité de développement ».

« L’affaire » de Robien

Pierre Frackowiak exerce sa mission dans le bassin minier, avec une nostalgie particulière pour la fin des années 80, et l’entrée en vigueur de la loi Jospin, en 1989. « Je considérais que l’école de Jules Ferry avait donné tout ce qui pouvait l’être et qu’elle agonisait. Après des années d’adaptations et de transformations, cette loi constituait le premier virage, la première tentative de rupture nette. Elle a, par exemple, permis de supprimer les classements que j’ai toujours considérés comme un assassinat des élèves ». Pendant vingt-huit ans, il tente donc d’introduire de nouvelles pratiques pédagogiques dans sa circonscription de Douai, n’hésitant pas à prêcher par l’exemple au cours d’inspections où il prend lui-même la classe en main. Jusqu’à ce qu’en 2006, une polémique fortement médiatisée avec Gilles de Robien le place sous les projecteurs². « Je ne considère pas cet épisode comme un événement important. Mais je dois reconnaître qu’il a été l’occasion d’un fantastique mouvement de solidarité, de tous bords, qui m’a beaucoup touché. Il a également largement contribué à me faire connaître ! » De fait, depuis, le « dissident » est régulièrement invité à des débats, séminaires ou émissions.

Enfin, l’écriture

C’est précisément à l’occasion d’une conférence dans le Pas-de-Calais, que Philippe Meirieu sollicite Pierre Frackowiak, fraîchement retraité, pour rédiger avec lui un ouvrage de réflexion sur l’école3. Habité depuis toujours par la passion d’écrire, l’ex-inspecteur y trouve également l’occasion de co-signer un ouvrage avec un homme qu’il admire. « Au départ, j’envoyais des commentaires de ses livres à Philippe Mérieu. Au fil des ans, nous avons tissé des relations, nous sommes rencontrés plusieurs fois et avons commencé à travailler ensemble. Mais quand j’ai vu mon nom à côté du sien sur la couverture, je l’ai vécu comme une véritable émotion et un grand honneur ». Et c’est encore Philippe Meirieu qui incite Pierre Frackowiak à écrire, seul cette fois, l’ouvrage publié en septembre4. Il y mène une nouvelle étape de son combat pour contribuer à la naissance d’un « vrai grand projet éducatif, intégré à un vrai grand projet de société ».

                                                                     Patrick Lallemant

1- Le 27 décembre 1974, 42 mineurs avaient trouvé la mort dans un coup de grisou.
2- Pierre Frackowiak avait publiquement critiqué la méthode d’apprentissage de la lecture prônée par le ministre de l’Education de l’époque, qui avait engagé une procédure disciplinaire contre lui.
3- « L’Éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ? », ed. De l’Aube, 120 pages, 7,80 € 4- « Pour une école du futur. Du neuf et du courage », ed. Chronique sociale, 208 pages, 14,50 €.

Pierre Frackowiak en cinq dates

1965 : premier poste d’instituteur remplaçant 1978 : devient inspecteur de l’Education Nationale 2006 : s’oppose à Gilles de Robien, alors ministre de l’Education
2008: publie son premier livre, co-écrit avec Philippe Meirieu
2009 : sortie de « Pour une école du futur »

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