Dominique Versini : « Personne ne comprend »

Défenseure des enfants depuis 2006, Dominique Versini est au cœur d’une double actualité. Quelques jours après avoir appris que l’institution qu’elle incarne était menacée, elle devenait présidente du réseau européen des défenseurs des enfants. Elle nous livre ses réactions et revient sur l’importance de sa mission.

En quelques jours vous apprenez la possible suppression de votre poste et vous prenez les rênes du réseau européen des défenseurs des enfants. Comment avez-vous vécu cette semaine ?

De manière paradoxale ! Nous appellerons cela les mauvais hasards du calendrier : d’une part un projet de loi envisage de supprimer l’institution que je représente et à diluer ses missions dans une grosse machine administrative, qui ne garantit plus la défense des droits de l’enfant comme nous l’assurons. Et simultanément, j’accueille cette semaine les 35 défenseurs européens des droits de l’enfant, dont je prends la présidence comme cela était prévu depuis un an.

Vous n’avez vraiment jamais été consultée sur le projet de loi ?

J’ai été alertée après coup par quelqu’un qui m’a conseillé de lire le compte-rendu du Conseil des ministres du 9 septembre. Et pour tout vous dire, c’est même moi qui ai donné l’information à des ministres qui n’assistaient pas à ce conseil, comme Nadine Morano, par exemple. Ce sont quand même des méthodes nouvelles, contraires à tous les usages. A aucun moment je n’ai été informée ou consultée. Or, que vaut une loi sans concertation ? Rien, comme le prouve le tollé énorme déclenché par l’annonce du projet de loi. En cinq jours, nous avons déjà recueilli 16.000 signatures de personnalités, de magistrats, de professionnels de l’enfance ou d’anonymes qui protestent contre cette possible disparition.

Quelles sont vos missions précises ?

Concrètement, je reçois tous les jours des réclamations, individuelles ou collectives, concernant un ou des enfants dont un droit fondamental n’a pas été respecté par une administration ou par une personne privée. À partir de là, nos équipes d’avocats, juristes ou psychologues interviennent pour rétablir l’enfant dans ses droits. Trois mille enfants ont ainsi bénéficié de notre soutien cette année ; vingt mille, depuis la création de l’institution. Il s’agit dans plus de la moitié des cas de problèmes d’autorité parentale et de résidence. Nous avons également une trentaine de jeunes qui effectuent leur service civil volontaire chez nous et qui se rendent dans les établissements scolaires ou les centres aérés pour y promouvoir les droits des enfants. Plus de cinquante mille enfants ont ainsi été formés à la défense de leurs droits. Enfin, nous émettons également un avis sur toutes les propositions de loi ou de décrets réglementaires concernant les enfants. Cette année, nous avons ainsi émis des avis sur l’adoption, sur le fichage des enfants ou sur l’avant-projet relatif au changement de la justice des mineurs.

Peut-être commenciez-vous à devenir gênante ?

C’est ce que tout le monde me dit ! Personnellement, j’ai le sentiment d’avoir été juste en phase avec ma fonction : à la fois respectueuse, mais sans complaisance. Maintenant, que cela ait pu agacer, déranger… Peut-être ! Mais je crois qu’une République s’honore à avoir, à la marge, des gens qui lui rappellent ses engagements. De plus, un défenseur des enfants doit être indépendant, d’autant que cette indépendance n’a pas de conséquences énormes. On entend beaucoup plus parler de moi en ce moment que quand nous formulions des remarques au gouvernement sur tel ou tel projet de loi !

Comment voyez-vous l’avenir ?

À l’heure actuelle, je n’ai aucune visibilité. Je demande le retrait du projet de loi, et que soit entamé un travail sérieux de réflexion et de concertation. Vouloir réformer n’est en effet pas critiquable. Mais il s’agit de savoir quelles réformes mener, comment, et surtout d’y associer celles et ceux qui sont en charge d’une institution de la République. Ce que je peux vous dire en tout cas, c’est que tous mes collègues européens trouvent incroyable que la France, patrie des droits de l’homme qui a contribué à la rédaction de la Convention internationale des droits de l’enfant, se mette en retrait l’année où l’on célèbre précisément les 20 ans de cette Convention ! Je rentre de Moscou où j’étais invitée, car le président Medvedev a nommé un défenseur des enfants sur le modèle français. Mes interlocuteurs étaient stupéfaits. En attendant, nous continuons à travailler, car les enfants ne se sont pas arrêtés de nous écrire !

Propos recueillis par Patrick Lallemant

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