Robert Guédiguian : ‘j’ai voulu montrer que les jeunes gens du groupe Manouchian étaient faits de chair et de sang’

A l’occasion de la sortie en salles de L’Armée du Crime*, Robert Guédiguian nous accorde une interview exclusive. Il nous explique comment, tout en respectant scrupuleusement la vérité historique, il a réalisé un film –le premier du genre- « d’action, d’amour et d’aventure » sur le groupe Manouchian.

Votre film est-il le premier sur le groupe Manouchian, et pourquoi avoir choisi de le faire ?

Il y a eu un film déjà en 1978, L’Affiche rouge, de Franck Cassenti. Il s’agit d’une troupe de théâtre filmée à la Cartoucherie qui se posait des questions sur comment représenter l’histoire de l’Affiche rouge, comment la raconter. Ce film mêlait du théâtre, du documentaire, de la fiction… C’était un beau film, mais moins « naturaliste » que le mien en quelque sorte.


Votre film est donc le premier vrai film de fiction consacré au groupe Manouchian ?

Oui, j’ai voulu faire un film populaire, une grande fresque populaire, un grand film d’aventure, d’amour et d’action. Le film de référence sur la Résistance, c’est L’Armée des Ombres*. J’ai voulu faire le contraire, l’Armée de la Lumière si je puis dire, et traiter ce que L’Armée des Ombres ne traitait pas du tout, c’est-à-dire comprendre pourquoi ces hommes ont fait ces choses-là, et montrer qu’ils étaient de chair et de sang, qu’ils étaient jeunes, sportifs, amoureux, rigolos. Dans l’Armée des Ombres, ils sont plus vus du côté de la clandestinité, de la dureté, de la tension. Dans mon film, j’ai voulu montrer toute la vitalité de ces hommes.

Bien qu’œuvre de fiction, votre film est très solidement documenté. Néanmoins, tout est-il rigoureusement exact dans votre film ?

Tout est vrai dans le film, j’ai simplement parfois un peu rompu la chronologie historique pour les besoins de celle du film. Par exemple, Krasucki a été arrêté en réalité huit mois plus tôt que les autres, et pas en même temps qu’eux comme on le voit dans mon film.

Autre exemple, votre film relate un fait historique particulièrement marquant : l’arrestation d’Epstein, grand patron du groupe Manouchian, scène très impressionnante à la fin du film, dans un décor stupéfiant. Est-il vrai, comme le montre le film, qu’il a été dénoncé par Petra, un des membres de son réseau ?

Dans l’affaire de l’arrestation du groupe, il y a eu effectivement des filatures depuis plusieurs mois. Petra, ainsi nommé dans mon film, s’appelait en réalité Davidovitch, et c’est vrai qu’il a dénoncé Epstein. Il a ensuite été libéré par la police française et a été exécuté par les Résistants. L’histoire de la trahison de Monique Stern, qui a trahi Krasucki, est véridique aussi. Seul son nom a été changé dans le film. Tout est donc rigoureusement exact.

Quelles ont été vos sources documentaires ?

Pour moi, le livre de référence est Le sang de l’étranger. Les immigrés de la M.O.I. dans la Résistance d’Adam Rayski , Denis Peschanski et Stéphane Courtois. Puis des témoignages aussi comme le livre de Mélinée Manouchian. Enfin, j’ai rencontré des membres du groupe qui existent toujours.

Vos héros sont jeunes, vivants, est-ce aussi une façon de les rendre proches des jeunes d’aujourd’hui, et des élèves qui ont à peu près leur âge ?

Oui, bien sûr. Je l’espère, car ces jeunes ont eu une sorte de sixième sens moral. Ils ont eu une telle capacité d’indignation, de révolte, comme s’ils avaient une morale avec une définition de l’humanisme, une définition de l’Homme presque abstrait. Et aussi bien entendu, une conception internationaliste de l’homme, qui est magnifique. Ce sont des gens auxquels je m’identifie, auxquels j’essaye de ressembler, dans le contexte de mon époque. J’essaye de transposer aujourd’hui leur conception inébranlable de l’humanisme. Je pense en effet que même dans des époques moins terrifiantes que la leur, on peut être un Juste. On peut être un Juste par rapport à la crise économique, aux sans-papiers, aux licenciements abusifs… Le cinéma joue un rôle essentiel : quelle que soit l’époque, il doit montrer des exemples d’humanité, c’est précieux, c’est nécessaire.

Ces jeunes héros ont en commun d’être tous des immigrés, qui donnent leur vie pour sauver la France, contrairement à la police française collaboratrice, incarnée ici par le commissaire David et l’inspecteur Pujol. N’est-ce pas là une dimension profondément symbolique et politique ?

Oui, c’est vrai, le parcours de ces gens-là et de leurs parents fait qu’ils ont été plus vite que les autres sensibles à la guerre, à la collaboration, à l’occupation. Ils ont déjà connu des guerres, des massacres, ils ont fui le fascisme italien, le franquisme, les dictatures hongroises, roumaines, polonaises, et Missak a fui le génocide arménien. Ils ont tous une expérience traumatisante et ils sont venus en France, considérant que c’était la patrie des Droits de l’homme. Il est vrai que la police française a été particulièrement affreuse durant cette période. Pour mettre quand même une touche de positif, il y a dans le film le personnage du flic résistant. Il y en a eu et ils informaient la Résistance. D’ailleurs, il me revient à l’esprit quelque chose au sujet de l’arrestation d’Epstein : quand on l’a arrêté, on ne savait pas que c’était Epstein. Même sous la torture, les membres du groupe ne donnaient pas leur nom. Beaucoup de ces héros étrangers ont donc été enterrés anonymement. Mais j’ai voulu qu’on identifie Epstein : c’est pour ça qu’il est arrêté dans le film sous son nom, je lui rends hommage ainsi. C’était un type extraordinaire, je l’ai dit à son fils qui a été bouleversé.

Propos recueillis par Sandra Ktourza

*Synopsis : Dans Paris occupé par les Allemands, l’ouvrier poète Missak Manouchian prend la tête d’un groupe de très jeunes juifs, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens, Arméniens, déterminés à combattre pour libérer la France qu’ils aiment, celle des Droits de l’Homme. Dans la clandestinité, au péril de leur vie, ils deviennent des héros. Les attentats de ces partisans étrangers vont harceler les nazis et les collaborateurs. Alors, la police française va se déchaîner. Vingt-deux hommes et une femme seront condamnés à mort en février 1944. Dans une ultime opération de propagande, ils seront présentés comme une Armée du crime, leurs visages en médaillon sur un fond rouge placardés sur les murs de toutes les villes du pays. Ces immigrés, morts pour la France, entrent dans la légende. C’est cette belle et tragique histoire que raconte le film.
**L’armée des ombres (1969), de Jean-Pierre Melville, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Serge Reggiani

Pour travailler en classe

Le site officiel du film propose un important dossier pédagogique, réalisé en partenariat avec l’APHG, et le Musée de la Résistance Nationale.

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