Dr House donne un coup de pouce aux cours de philo

Professeur de philosophie, Thibaut de Saint Maurice veut recréer chez ses lecteurs le lien avec la philo. Pour cela, il s'appuie sur les séries télé les plus à la mode.

Comment est née l’idée de votre livre « Philosophie en séries »(1) ?

C’est un projet qui est né lors d’un cours où les élèves n’étaient plus très attentifs, en fin de journée. J’ai alors eu l’idée de recourir à l’exemple du Dr House(2). Quand j’ai demandé aux élèves s’ils connaissaient la série, il y a eu des sourires, les têtes se sont relevées… Et j’ai pu développer. Le cours s’était vraiment passé différemment, alors ça m’a trotté dans la tête. J’ai refait appel à une série lors d’un cours sur la Liberté. J’avoue que ça a très bien marché : c’est ce qui a donné naissance au chapitre sur Prison Break. Ca fonctionnait ! Je ne l’ai pas utilisé dans chaque cours, pour ne pas lasser… Mais j’ai pensé que ça pourrait bien être transposé en livre.

Est-ce vraiment « valable » de faire de la philosophie à partir de séries américaines ?

Les séries sont actuellement les programmes les plus regardés de la télévision au monde, donc c’est une réalité culturelle immédiate. A ce titre, ça m’a intéressé de partir du plus immédiat, du plus « populaire », pour faire de la philosophie. On peut aussi bien faire de la philosophie à partir d’exemples historiques, ou d’exemples littéraires. Le côté fictif de la série ne pose pas problème dans la mesure où les personnages ont une cohérence, ils expriment quelque chose, obéissent à une logique… Il me semble d’ailleurs que les meilleures de ces séries ont du succès précisément parce que les personnages et leurs histoires reposent sur des grands problèmes existentiels.

Les séries ont-elles d’autres atouts, en termes pédagogiques ?

D’habitude, il est très difficile d’extraire les élèves de leur réalité, de leur faire prendre du recul sur l’existence humaine… Mais la série se révèle pratique en tant que cadre pour la réflexion, parce que je peux facilement dire : « Entrons dans son univers. » Si je reprends l’exemple de Prison Break : on est avec Michael Scofield, dans la prison de Fox River. Il y a un règlement, des horaires à respecter, on ne fait pas ce qu’on veut… Ensuite vient la réflexion : puisque tout y est prévu, la prison est donc un univers de déterminismes. Une fois que l’univers et ses règles sont bien définis, on peut aborder les textes de manière moins abstraite. Et je n’ai pas forcément choisi mes textes en fonction de leur accessibilité ! En l’occurrence, dans le chapitre sur Prison Break, le texte de Spinoza est plutôt redoutable. La différence entre une cause active et une cause passive, c’est complexe. Mais comme l’exemple de Scofield permet totalement de comprendre ce que c’est qu’une cause active, on peut aborder le texte avec les bonnes idées en tête.

Comment le livre a-t-il été accueilli par vos pairs ?

L’enjeu, en tant que professeur, était de conduire mes élèves aux textes philosophiques. Dans l’écriture, j’ai essayé de rester simple et de donner vie à mes exemples, mais le livre comporte des textes de référence, des extraits qui sont expliqués. Je crois que c’est ce qui a plu aux collègues qui ont lu le livre. Les retours étaient très encourageants.

Que retireront les élèves de la lecture ?

Le livre est paru trop tard pour le bac de cette année, mais les futures terminales pourront déjà s’en servir pour se familiariser tranquillement avec le programme qui les attend. Par contre, je n’ai fait que soulever un problème ou deux pour chacune des séries citées, certainement pas tout le problème. Avec une sélection automatique des auteurs en fonction de mes problématiques, je propose une interprétation parmi d’autres. Plutôt qu’une aide aux révisions, c’est avant tout l’application d’une méthode de travail (celui de la dissertation), et l’illustration d’un état d’esprit. Je voulais dire aux téléspectateurs : « Ne restez pas bouche bée devant les jolies images des séries… Prenez le temps d’observer, au lieu d’admirer parfois aveuglément. »

Vous ne visez donc pas qu’un public de lycéens ou de professeurs.

Au départ, ça n’était qu’un projet pédagogique, de professeur à élèves. Mais plus j’en parlais autour de moi, plus on me disait « c’est une super idée, ça me redonne envie de refaire de la philo ! » Parce qu’une seule année de philosophie en terminale, ça semble souvent peu. Or dans un livre, on peut aussi bien partager une idée avec des élèves, des professeurs, et le grand public. Je reste quand même scolaire dans la mesure où j’aborde presque tous les points du programme de philosophie de terminale, toutes filières confondues… Mais sans délaisser la rigueur de l’analyse philosophique, j’ai utilisé une écriture simple, « décomplexée », et j’ai donné dans une tonalité un peu décalée, notamment dans les titres ou les exemples.

Envisagez-vous une suite ?

Oui. D’une part, je n’ai pas utilisé toutes les séries que j’avais à l’esprit. Par exemple Oz, qui fait toujours figure de référence chez les passionnés de séries, mais que mes élèves connaissaient mal. Et il me reste des thèmes du programme à illustrer, comme le vivant, le langage, la religion…

Quelques thèmes abordés

Le bonheur avec Desperate Housewives
(à l’appui : Tocqueville, Schopenhauer, Comte-Sponville),
La société avec Lost (Aristote, Hobbes, Locke),
La matière et l’esprit avec Nip/Tuck (Bergson, Platon, Descartes, Merleau-Ponty)…

Note(s) :
  • (1) « Philosophie en séries » de Thibaut de Saint Maurice (éditions Ellipses). Fiche éditeur : http://www.editions-ellipses.fr/fiche_detaille.asp?identite=6876
  • (2) Ce qui a permis, en disséquant la méthode du diagnostic différentiel cher à Gregory House, de mieux revenir au concept de processus expérimental dans un texte de Claude Bernard.

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