1984 et La Ferme aux animaux ne peuvent plus être consultés sur le site américain Amazon.com. Le New York Times et Le Monde se font le relais des utilisateurs du service de lecture virtuelle « Kindle » d’Amazon. Des lecteurs frustrés critiquent l’aspect clandestin de l’opération, réalisée sans avertissement préalable.

Dans le New York Times, un étudiant rapporte par exemple avoir perdu avec son fichier de longues heures d’annotation pour un devoir scolaire : « Ils n’ont pas seulement repris un livre, ils ont volé mon travail. » Mais la surprise dépasse l’indignation : « Je n’aurais jamais imaginé qu’Amazon avait concrètement le droit, l’autorité, ou même les moyens techniques de supprimer quelque chose que j’avais déjà acheté, » note avec incrédulité Charles Slater, qui s’était procuré 1984 le mois précédent. Il ajoute avec ironie : « De tous les livres existants, supprimer ceux-là… »

Car l’épisode n’est pas sans rappeler une habitude du régime totalitaire fictif dépeint dans 1984. Dans ce livre, les oeuvres victimes de la censure politique disparaissent à jamais dans le « trou de mémoire »1.

Amazon a expliqué après coup que les éditions provenaient d’une source qui ne disposait pas des droits de reproduction. D’où la suppression expéditive : « nous avons remboursé les clients », assure le porte-parole d’Amazon, et l’entreprise a évidemment promis de ne pas recommencer. Mais la perte en crédibilité est rude. « En tant qu’utilisateur d’un Kindle, je suis frustré, » remarque un responsable en sécurité informatique. « Je ne peux pas prêter mes livres, ni revendre les livres que j’ai déjà lus, et maintenant il s’avère que je ne peux même pas être certain d’avoir encore mes livres demain. » Alors même que les termes d’utilisation du service donnent explicitement droit à une « copie permanente du contenu numérique » acheté !

Si vous croyez encore que « les écrits restent », faites attention à vos fournisseurs…

1) Dans 1984, tout document contraire à la réalité édictée par le tout-puissant « Ministère de la vérité » (où travaille le personnage principal, Winston Smith) échoue dans le « trou de mémoire » (« memory hole »). C’est une ouverture censée conduire les archives originales jusqu’à un incinérateur qui ne conserve « pas même les cendres ».