Bakary Kanté : “Prof de français ou rien”

À 55 ans, Bakary Kanté enseigne le français dans un lycée de Bamako, la capitale du Mali. Après un quart de siècle de carrière, un salaire modeste et des classes de 50 élèves n’ont pas eu raison de sa motivation.

« Victor Hugo disait qu’il voulait être Chateaubriand ou rien. Moi, je voulais être Téma Dembélé ou rien. Téma Dembélé, c’était mon premier professeur de français. Dès l’école fondamentale, il m’a émerveillé. » Fils d’un couple de commerçants forgerons, Bakary Kanté a sept ans lorsque la première école de l’arrondissement ouvre ses portes dans son village, en 1961. Nous sommes près de Sikasso, au cœur de la 3ème région administrative, à quelque 350 kilomètres au sud de Bamako.

Elève méritant

« Les enseignants arrivaient dans notre village tôt le matin, avec leur repas du jour, qu’ils réchauffaient le midi, et repartaient le soir. Il y avait plus de 100 élèves dans ma classe. Nous nous asseyions souvent à même le sol ou sur des pierres. Certains enfants s’enfuyaient, et nous les poursuivions pour les ramener en classe ». C’est donc dans ces conditions spartiates que naît la vocation du futur professeur de français.

En 1972, il obtient son Diplôme d’études fondamentales (DEF) et entame ses études secondaires à Bougouni, une ville plus importante. « C’est là que j’ai pu voir l’électricité pour la première fois ». Bon élève, il reçoit une bourse gouvernementale pour venir poursuivre son cursus à Bamako, où il décroche son baccalauréat en 1976.

Bakary Kanté n’a pas changé d’avis : il veut toujours enseigner le français et entre donc à l’université. Mais le campus devient un des points névralgiques de l’opposition au régime du général Moussa Traoré. « Les grèves nous ont fait perdre deux ans et la maladie de mon père m’a fait redoubler la deuxième année ».

Malgré ces contretemps, Bakary Kanté achève ses études en 1983 et réalise son rêve : « J’ai alors été nommé au lycée franco-arabe de Banamba, dans la 2ème région, au nord de la capitale. Depuis, je sais que je ne me suis pas trompé. Enseigner est ma vocation. On n’y gagne pas beaucoup, mais c’est ma vocation ! »

Contre vents et marées

Après une douzaine d’années à Banamba, Bakari Kanté rejoint le lycée Ibrahima Ly de Bamako, un établissement public de 2300 élèves. Il y enseigne la littérature et la linguistique à deux classes, où 46 et 53 jeunes préparent le bac. « Nous obtenons en général entre 99 et 100% de réussite à l’examen. Mais, sérieusement, il faut aimer ce métier pour pouvoir l’exercer ! »

Après vingt-cinq ans de carrière, Bakary Kanté gagne en effet 218.000 francs CFA, soit 330 euros par mois, allocations familiales incluses. Même au Mali, la somme n’est pas énorme, surtout à Bamako. « Pour parvenir à joindre les deux bouts, la plupart de mes collègues se mercenarisent et donnent des cours plus lucratifs dans le privé. Compte tenu de la taille des classes qui me sont confiées, je n’en ai pas trop le temps. J’interviens tout de même au cours Jeanne d’Arc, où mes six heures hebdomadaires me rapportent 60.000 CFA, soit une centaine d’euros supplémentaires chaque mois. »

Aujourd’hui âgé de 55 ans, Bakary Kanté pourra, s’il le souhaite, prendre sa retraite en 2017. Mais il ne se voit pas inactif et prolongera vraisemblablement sa carrière aussi longtemps que sa santé le lui permettra. « A part des céphalées qui me handicapent un peu, je me porte bien. J’aime mon métier. Pendant les vacances, je m’ennuie, car je ne sais où aller. » Au point que, lorsque l’année scolaire s’achève, au moment de quitter ses élèves, Bakary Kanté leur dit toujours la même chose : « Je vais passer trois mois désœuvré et je serai très nostalgique de vous. »

Patrick Lallemant

Bakary Kanté en cinq dates

1961 : fait partie de la première promotion de l’école de son village.
1976 : obtient son baccalauréat
1983 : occupe son premier poste, au lycée franco-arabe de Banamba
1984 : passe avec succès le test de titularisation et d’intégration à la Fonction publique
1996 : nommé au lycée Ibrahima Ly de Bamako

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