Michel Desjoyeaux : « L’école ne doit pas formater les enfants »

« Ancien cancre qui somnole près du radiateur », Michel Desjoyeaux a connu un parcours scolaire chaotique. Il n’a même pas fréquenté d’école de voile. Aujourd’hui, le navigateur possède pourtant le plus beau palmarès de l’histoire de la course au large1, au point d’être surnommé le Professeur. Habité par la passion de transmettre, il porte forcément un regard personnel sur l’éducation.

Quels souvenirs gardez-vous de votre scolarité ?

Elle n’a pas été traditionnelle, puisque je ne suis allé à l’école qu’à partir du CM1. Jusqu’alors, j’avais suivi des cours par correspondance, à la maison, avec ma mère. J’étais le dernier de sept enfants, et ça s’était passé de la même façon pour mes aînés. Quant aux raisons de ce choix, il faudrait poser la question à ma mère, mais je pense que vous vous feriez recevoir ! Mes activités m’ont ensuite éloigné du monde scolaire, j’avais déjà la tête ailleurs et les pieds sur des bateaux. Je ne garde donc pas un souvenir impérissable du collège et du lycée. Après avoir redoublé ma cinquième et ma première, il m’a également fallu deux ans pour décrocher le bac. Je ne l’ai eu qu’après la session de rattrapage, sans le moindre point d’avance ! Je reste persuadé qu’ils se sont arrangés pour me le donner et se débarrasser de mon cas.

Ces années ne semblent pas avoir beaucoup contribué à votre épanouissement…

C’est le moins que l’on puisse en dire ! Malgré tout, dans son ensemble, cette période a contribué à me forger tel que je suis aujourd’hui. Cette enfance, puis cette adolescence, ne m’ont pas traumatisé du tout, mais ont peut-être induit certains comportements proches de l’isolement. Pour ce qui est de l’école, je pense qu’elle est faite pour les enfants qui ont un certain état d’esprit, mais elle n’est pas adaptée aux cas spécifiques. Le scénario se reproduit d’ailleurs avec certains de mes enfants. J’essaie donc de leur expliquer qu’ils comprendront plus tard l’intérêt et l’utilité de certaines choses qui ne les passionnent pas aujourd’hui. Les maths, par exemple, j’ai toujours trouvé ça rébarbatif. Mais si vous n’allez pas aux cours de maths, vous ne comprendrez rien à la physique. Pourtant la physique, c’est amusant : comprendre la physique, c’est comprendre le monde.

L’école n’a pas évolué depuis votre époque ?

Fondamentalement, pas beaucoup. Les programmes ont évolué, mes enfants apprennent des choses dont je n’avais jamais entendu parler parce que l’état de la connaissance a changé. Mais je regrette toujours que l’école n’excite pas davantage la curiosité des élèves, qu’elle ne soit pas assez ludique. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement la faute des ministres. Ils doivent composer avec une certaine inertie. Et puis, je ne veux pas non plus jeter le bébé avec l’eau du bain. Notre système scolaire n’est pas mauvais. Globalement, il fonctionne et les Français n’ont pas à rougir de leur niveau scolaire.

A quoi ressemblerait votre école idéale ?

J’ai lu « Libres enfants de Summerhill »2 dans mon adolescence. C’est un cas extrême qui ne pourrait pas être appliqué aujourd’hui, mais qui n’est pas inintéressant non plus. Ma chérie a été collégienne à l’école nouvelle, à Antony3. Elle ne semble pas s’en porter plus mal, au contraire. On reproche sans arrêt aux enfants de ne pas être autonomes, mais on ne leur apprend pas vraiment à le devenir. Mon école idéale ne chercherait donc pas à apprendre quoi qu’il arrive, par la porte ou par la fenêtre. Elle essaierait « d’apprendre à apprendre », de donner envie. Ce serait une école qui se mettrait au service de l’élève, plutôt que l’inverse. Car la question est simple : sommes-nous là pour que nos enfants acquièrent un savoir qui les rendra libres, ou pour faire des boîtes à bac ? La poser, c’est déjà y répondre…

L’ancien cancre est aujourd’hui surnommé le « professeur ». Qu’est-ce que ça vous fait ?

Ça me fait rire ! J’espère quand même que ce surnom est plus le reflet de ma volonté de transmettre qu’une référence à un côté « donneur de leçons » qui m’est parfois reproché. Pour le reste, je passe suffisamment de temps sur les bancs de l’école, ici, au centre d’entraînement de Port-la-Forêt, pour savoir qu’il y a toujours des choses à apprendre.

                     Propos recueillis par Patrick Lallemant


Copyright photo : Ywan Zedda (Team Foncia)

(1) Avec, entre autres, deux victoires dans le Vendée Globe, une route du Rhum, une transat anglaise, une transat Jacques Vabre et trois solitaires du Figaro.
(2) L’histoire d’une école autogérée, fondée en 1921, exempte de tout interdit – y compris sexuel – et qui introduisait le principe du « self-government »
(3) Créée en 1961, l’école nouvelle d’Antony est une école expérimentale qui s’appuie sur les apports des méthodes actives et accorde autant d’importance aux activités artistiques et corporelles qu’aux enseignements classiques.

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