Michael Kelly : « Nous espérons que la crise en France apportera des enseignements à nos étudiants »

« Head of School of Humanities1 » à l’université de Southampton, en Angleterre, le Professeur Michael Kelly est un spécialiste de la culture et de la société françaises contemporaines. À ce titre, il analyse et commente l’agitation que connaissent nos campus.

Quelles réflexions vous inspire le mouvement de protestation qui touche les universités françaises ?

Il nous étonne dans la mesure où, chez nous, bon nombre des questions qui provoquent ce mouvement ont été tranchées depuis près de 20 ans, et la dernière grande réforme des universités en 1992. Dans notre système, par exemple, le gouvernement est très content d’affirmer que les universités sont autonomes. Inversement, les universités sont ravies de bénéficier d’une marge de liberté, pour les financements extérieurs ou la gestion du personnel, tout en restant réglementées et financées par l’État. Il me semble que ce qui manque en France, c’est un dialogue entre le gouvernement et des universitaires capables d’isoler telle ou telle question afin de la résoudre.

Quelle est l’image des universités françaises de l’autre côté de la Manche ?

Pour le grand public, elle se limite surtout aux moments d’embrasement. Dans les milieux universitaires, notre attitude est assez complexe. Certaines institutions, et je pense en particulier à vos grandes écoles, sont très connues, très respectées et ressemblent finalement à ce qui se fait ici. Les universités d’État, si je puis dire, nous semblent en revanche très différentes de notre système. Le soutien social qu’apportent les universités anglaises à leurs étudiants n’a, en effet, pas d’équivalent chez vous. Enfin, d’un point de vue stratégique, vos universités souffrent de ne pas avoir su s’adapter suffisamment tôt à la mondialisation. C’est dans ce domaine que la question de l’autonomie prend toute son importance.

Une crise pourrait-elle survenir sous cette forme en Grande-Bretagne ?

Non, car une partie des revendications exprimées chez vous sont fondamentales, mais d’autres relèvent de la résistance à la politique gouvernementale. En ce moment, par exemple, notre gouvernement s’intéresse beaucoup à la qualification des universités et, de notre côté, nous résistons à cette pression. Nous ne refusons pas de faire face à ces questions, mais nous ne voulons pas que nos actions soient déterminées de façon spécifique par le gouvernement. Cependant, sans vouloir offenser qui que ce soit, nous n’avons pas votre recours quasi systématique à la grève. La dernière fois que nous avons mené un mouvement de ce type, c’était il y a trois ans, une grève partielle sur une question d’ordre salarial, qui n’affectait pas l’enseignement proprement dit.

Quels sont, dès lors, les moyens de pression utilisés pour manifester votre opposition à un projet ?

Notre premier degré d’intervention se situe dans la pression et l’argumentation menées régulièrement auprès des députés. Les parlementaires peuvent en effet, indépendamment du gouvernement, formuler des propositions de loi, des recommandations ou poser des questions tant à la Chambre des Communes qu’à la Chambre des Lords. Ce travail de lobbying est effectué auprès des parlementaires locaux à la fois par les recteurs et par les syndicats. Enfin, des membres de la société civile appartiennent aux conseils d’administration des universités et peuvent user de leurs réseaux et de leur influence, souvent très importante, pour porter les arguments des universitaires.

Les perturbations provoquées par le mouvement pourraient-elles vous amener à reconsidérer vos rapports avec les universités françaises ?

A Southampton, nous avons des étudiants qui passent cette année dans les universités de Lille, Bordeaux, Montpellier, Toulouse, Lyon, Besançon ou Aix-en-Provence. Pour un certain nombre d’entre eux, les cours sont suspendus, et tous ne reviendront pas avec des évaluations et des classements. Mais, si le mouvement ne se reproduit pas deux ou trois années de suite, il ne remettra pas en cause nos conventions. Nous espérons que cette crise apportera des enseignements à nos étudiants. Nous ne souhaitons pas qu’ils reviennent chez nous séquestrer les recteurs, mais nous espérons qu’ils auront mieux compris les fonctions et la place des universités dans la société.

                      Propos recueillis par Patrick Lallemant

(1) Directeur de l’Ecole des Sciences humaines de l’Université

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