Remontée des maquettes de mastère enseignement

Le point de vue d'André Ouzoulias, Professeur IUFM de Versailles, Université de Cergy-Pontoise, Département PEPSSE (Philosophie, Épistémologie, Psychologie, Sociologie et Sciences de l’éducation)



« Translation du calendrier » :

ultime manœuvre ou amorce du report de la réforme ?

Le point de vue d’André Ouzoulias, Professeur IUFM de Versailles, Université de Cergy-Pontoise, Département PEPSSE (Philosophie, Épistémologie, Psychologie, Sociologie et Sciences de l’éducation)


« Translation du calendrier » : ultime manœuvre ou amorce du report de la réforme ?

On sait que les universités avaient jusqu’au 15 février pour déposer sur le bureau de l’AERES (Agence de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) leurs projets de mastère enseignement (« maquettes », dans le jargon administratif). On sait aussi que, pour bloquer cette réforme, des appels à refuser ce dépôt ont été lancés tout au long des derniers mois, notamment le 31 janvier dernier à la Sorbonne, lors d’une coordination nationale des personnels impliqués dans la formation des enseignants. Devant le très petit nombre de maquettes qui lui ont été remises le vendredi 13 février, l’AERES vient d’annoncer que ce délai est repoussé au 31 mars.

Est ainsi officialisée cette « translation de calendrier » évoquée il y a quelques jours par Alain Menand, directeur de la Section des formations et des diplômes de l’AERES, en prévision de la disette de maquettes au 15 février. L’agence ne parle pas d’allongement du délai, mais dit que « le serveur restera accessible jusqu’au 31 mars ». Même baptisée de ce joli euphémisme qui pourrait faire florès (« translation de calendrier » pour dire « report du délai »), cette souplesse technique, sans concession politique significative, ne multipliera pas les maquettes. En effet, il n’y a guère de raison pour que celles, très nombreuses, qui sont bloquées par les conseils d’administration des universités remontent d’ici au 31 mars, surtout quand les universités souhaitent protester ainsi contre l’esprit même de la réforme et obtenir le maintien des concours dans leur forme actuelle jusqu’en 2010. Car il faudrait que les universitaires se convertissent d’ici là à la réforme. Or, ils ne peuvent que se sentir confortés dans leur refus par la prise de position de la Conférence des Présidents d’Université (CPU), qui a demandé le report de la réforme d’une année et le maintien des concours dans leur forme actuelle en 2010 et par les propos plutôt humiliants tenus à leur égard par Xavier Darcos le 12 février1 .

On notera que cette « translation de calendrier » est la seconde : lors du lancement de la réforme, les universitaires étaient censés faire remonter les maquettes avant la fin décembre 2008. Au total, le délai aura donc été prolongé de trois mois.

Cela dit, on ne peut qu’être perplexe quant au réalisme de ce nouveau calendrier. À supposer (pure hypothèse d’école) que les universités utilisent ce délai et déposent tous leurs projets de mastère dans les derniers jours de mars, l’AERES pourrait-elle évaluer sérieusement des centaines de maquettes et donner un avis circonstancié en quelques jours, entre la fin mars et le 15 avril2 ? Ce serait une sorte d’exploit administratif. En effet, la Direction générale de l’enseignement supérieur (DGES) expliquait le 11 février dernier : « Le 15 février est une date limite [pour le dépôt], car l’AERES a besoin de deux mois pour expertiser les maquettes afin de donner un avis au 15 avril… ». De deux choses l’une : soit le délai de deux mois est incompressible ; s’il court à partir du 31 mars, on se retrouve donc bien au-delà du 15 avril, le 30 mai. Soit le délai se révèle désormais compressible, mais il faut nous expliquer comment on maintient le sérieux de l’évaluation…

Soulignons que la date du 15 avril est bien celle du délai ultime de réponse de l’AERES, si l’agence veut laisser le temps d’une navette pour le cas où elle recommanderait des modifications, le temps des premiers pas vers l’habilitation officielle et celui de l’annonce de l’ouverture des formations par les universités et de la campagne d’information sur les inscriptions. Celle-ci doit en effet être lancée assez tôt pour permettre aux étudiants de faire des choix éclairés et pour donner une visibilité aux acteurs de la formation sur le nombre plausible d’étudiants, surtout lorsqu’il s’agit de nouvelles formations. En principe, il faudrait pouvoir annoncer dès la mi-mai les masters enseignement démarrant en septembre et ouvrir les inscriptions au plus tard au début juillet. Cependant, dans de nombreux IUFM, les opérations d’inscription commencent d’habitude en mars…

L’AERES pourrait-elle tenir ce calendrier pour que la première phase de l’évaluation soit effectivement terminée 15 jours après le terme de l’examen au lieu de 2 mois initialement prévus ? Dans les cas les plus simples, cela pourrait peut-être marcher, mais il faudrait que les évaluateurs dorment sur place entre les 31 mars et le 15 avril et qu’ils ne soient pas trop pointilleux. Mais pour les masters qui nécessiteraient une navette, cela semble impossible. Il y a une semaine, la DGES considérait que l’ancien calendrier était déjà trop court : « Les délais qui nous sont imposés sont beaucoup trop courts pour faire un travail sérieux ; ce délai est imposé par la présidence de la République et la politique interministérielle (Xavier Darcos et Valérie Pécresse) ; cette réforme correspond à une volonté politique et la DGES doit travailler dans la précipitation3 ! » Avec le report de la date limite pour le dépôt des maquettes, le gouvernement a donc pris des risques juridiques sans précédent. Mais faute de pouvoir disposer d’informations claires et fiables sur l’avenir, ce sont surtout les étudiants qui seraient lésés si le gouvernement passait en force.

On se pose aussi deux autres questions.
1. Comment les maquettes pourraient-elles être conformes aux exigences de la préparation aux concours quand les textes réglementaires ne sont pas encore publiés (à bientôt 10 mois des premières épreuves !) ?
2. Comment ces maquettes pourraient-elles être considérées comme fiables par les évaluateurs quand les concepteurs n’ont aucune assurance que les stages qu’ils ont éventuellement prévus dans les formations seront effectivement fournis par l’administration et alors que ce problème paraît strictement insoluble dans les académies qui ont un très grand nombre de candidats (et dont les rectorats n’ont pas toujours été associés à la conception des maquettes). D’un strict point de vue administratif (délais, conformité des préparations aux exigences des concours, fiabilité des prévisions de stages), cette réforme est marquée par tant d’incohérences, de contradictions, d’improvisations, de dénis de réalité, qu’elle est inapplicable, même par ceux qui la trouveraient excellente !

Face au petit nombre de maquettes remontées, l’AERES veut encore y voir l’effet d’un calendrier trop serré. En fait, le gouvernement donne là un nouveau signe de son désarroi. Nombreux sont ceux qui interprètent cette « translation de calendrier » comme une ultime manœuvre pour sauver ce qui reste de la réforme annoncée le 2 juin dernier par Nicolas Sarkozy. Mais après le passage de la CPU dans le camp des partisans du report, cette « translation » pourrait bientôt apparaître comme l’amorce d’un recul plus significatif. Le camp du maintien de la réforme est maintenant désert. Seul Xavier Darcos semble s’y animer encore, de la façon que l’on sait, en jouant les « grandes gueules4 » irritées et, semble-t-il, en se disant : « Après moi le déluge ! ».


(1)http://www.rmc.fr/edito/info/70932/darcos-aucune-raison-de-repousser-la-reforme/
(2)Audience accordée au « Collectif national SVT-Réforme de la formation des enseignants » le 11 février 2009.
(3)Idem.
(4)Cf. son interview à l’émission de RMC le 12 février dernier.

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