Marco Béchis : ‘La Terre des hommes rouges’ est un film sur la question de l’Autre

A l’occasion de la sortie du film La Terre des hommes rouges*, Marco Béchis, réalisateur, nous accorde un entretien. Si l’injustice criante dont sont victimes, au Brésil, les Indiens Guarani chassés de leurs terres, ressort du film, le message essentiel va cependant bien au-delà, nous explique-t-il.

D’où est née l’idée de faire un film sur les Indiens Guarani au Brésil ?

Je voulais faire un film sur les Indiens en Amérique Latine, c’est-à-dire un film sur la question de l’Autre. Pour moi qui suis né au Chili, et qui ai vécu en Argentine, l’étranger, l’Autre, c’est l’Indien. Avec comme différence par rapport à ce qui se passe en Europe, le fait que les Indiens étaient là avant, qu’ils étaient présents sur les terres depuis longtemps, à l’arrivée des Européens en 1500. Par ailleurs, je suis profondément en désaccord avec ceux qui n’ont pas de curiosité pour l’Autre. Pour moi, il est absurde de considérer que l’Autre n’était pas là avant, mais pour la plupart des gens en Amérique Latine, l’Autre n’existe pas.

C’est vraiment le point de vue général en Amérique Latine ?

En Argentine, où j’ai grandi, les derniers Indiens ont été anéantis en 1910. Mais pour les Argentins, il n’y a jamais eu d’Indiens en Argentine. L’éducation joue un rôle fondamental. Car à l’école, j’ai eu des cours sur les Mayas, sur les Aztèques, mais ce qui s’est passé entre 1500 et aujourd’hui, on n’en sait rien. On parlait juste des Indiens éduqués, civilisés, intégrés à la société, c’était dans les programmes scolaires dans les années 60, 70.

Le titre original de votre film « Birdwatchers » souligne cet aspect…

En effet, traduit en français cela donne « les gens qui observent les oiseaux ». C’est ce qu’a fait l’anthropologie classique avec les Indiens. On les regarde. Mais on ne les connaît pas.

Aujourd’hui, est-ce toujours le cas, ou les consciences ont-elles évolué ?

Pas beaucoup, et en Argentine aujourd’hui, beaucoup de rues, de monuments, portent les noms des militaires qui ont exterminé les Indiens. Au Brésil, la problématique est plus importante, car il y a beaucoup plus d’Indiens, donc elle est plus difficile à occulter.

Dans un tel contexte, votre film a une place particulière, et il est peut-être même le premier à aborder le sujet, du moins dans le cadre d’une fiction ?

En effet, il y a déjà eu des documentaires, où l’on voit les choses de l’extérieur, comme un spectateur. Mais dans le cas des Indiens Guarani, moi, je ne voulais pas rester dans une position d’observateur, je voulais donner à leur point de vue le même niveau que le mien. Ils sont acteurs, je suis le metteur en scène, nous pouvions échanger ainsi des points de vue, et eux nourrir leurs rôles avec leur vécu.

Votre film montre l’extrême violence dont ils sont victimes, le point culminant étant l’assassinat de Nadio. Eux apparaissent plutôt pacifiques vis-à-vis des Blancs, votre point de vue n’est-il pas là manichéen ? 

Je ne suis pas d’accord, ils sont violents entre eux : n’oubliez pas qu’il y a un traître parmi eux, ils le tuent après, donc je montre que les Indiens sont comme ça aussi. Je ne suis pas partisan de façon propagandiste.

Mais vous alertez le public quand même…

Oui, mais attention, ce n’est pas pour dire, il y a les pauvres Indiens et nous sommes les méchants Blancs, c’est pour dire : il y a des gens extrêmement intéressants, qui en savent beaucoup plus que nous, et une culture passionnante, millénaire qui va disparaître. Une culture dont on a besoin. C’est ma position. Avec le fait que j’ai la curiosité de l’Autre.

Quelle fut la réaction des acteurs Guarani à la première projection ?

Ce fut une expérience unique. J’étais à Durados (ville principale du Mato Grosso, ndlr) il y a deux mois pour la projection, on a loué les trois salles de cinéma d’un centre commercial, et là 350 Indiens étaient présents. C’était la première fois qu’ils entraient dans un centre commercial, dans un cinéma, et qu’ils voyaient un film. Ils ont ri tout le temps. Et ce que j’ai lu dans leurs visages quand ils sont sortis de la salle, c’est de l’orgueil. Tout ce qu’ils ont vu dans le film, ils l’ont reconnu, c’est leur vie. Mais de le voir ainsi, diffusé dans une salle, puis dans d’autres, remportant des prix, qu’eux-mêmes ont reçus quand j’étais absent… alors ils ont commencé à comprendre ce qu’ils avaient fait.

Quel message aimeriez-vous que les enseignants retiennent de votre film et fassent passer à leurs élèves ?

On a beaucoup à apprendre des autres, c’est le message essentiel. Et savoir aussi que nos manques, pour les autres, cela n’a aucune valeur. Il faut apprendre à relativiser. Je vous dis cela d’autant plus que j’ai moi-même été enseignant, instituteur chez les Indiens, avant que la dictature argentine ne m’oblige à partir. Le thème de l’Autre, à travers eux, est donc un thème fondamental pour moi.


*Synopsis : Après le suicide de l’un des siens, Nadio, chef d’une tribu Guarani – Kaiowa, décide de dresser un campement sur la terre des Blancs. Pour lui, comme pour le chaman, il s’agit de réparer une terrible injustice : récupérer les terres dont ils ont été spoliés autrefois. L’affrontement semble inévitable.

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education met en ligne un mini-site pédagogique très complet sur le film.

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