Le regard d’un enseignant français expatrié aux Etats-Unis

Grégoire Mallard a trente ans, il est français, et vient de décrocher un « PhD in sociology »1 à Princeton University. Lui qui a choisi les USA pour assouvir sa curiosité intellectuelle y est resté pour enseigner. Sa double expérience l’amène à se prononcer pour l’intégration des prépas au sein des universités. Portrait.

La voix est chaleureuse, le ton souple et détendu. Derrière l’universitaire brillant et le rat de bibliothèque polyglotte, on perçoit sans peine le jeune homme épanoui. Depuis son bureau du département de sociologie de la Northwestern University où il officie depuis septembre comme « assistant professor », Grégoire Mallard revient, avec précision, sur son parcours, ses choix et ses prises de position récentes, notamment sur la réforme des universités françaises2.

De Cachan à Princeton

Il a pris la voie royale : baccalauréat et classe préparatoire3 au lycée Henri IV, licences d’économie et de sociologie à Nanterre, maîtrise de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Cachan, agrégation de sciences économiques et sociales… Le jeune Parisien a quelques billes en poche quand il décide en 2001, inspiré par les travaux du sociologue Bruno Latour4 (dont il a suivi les cours à l’Ecole des mines de Paris pendant sa deuxième année d’études à Cachan), d’aller voir comment on traite la sociologie des sciences de l’autre côté de l’Atlantique.

Doté de bourses d’études et d’une certaine envie de nomadisme, Grégoire Mallard part ainsi étudier une année entière au département de sociologie de l’université de Princeton. Revenu en France pour passer un DEA à Cachan, il s’est rendu compte que « le monde académique français ignorait tout ou presque du monde académique anglo-américain (et réciproquement) et qu’il y avait un grand intérêt à faire le pont entre les deux ».

Ses diplômes obtenus5 (mention très bien), l’étudiant s’engage définitivement dans un parcours de PhD. La richesse des bibliothèques, l’émulation intellectuelle, les opportunités de carrière, la place faite aux professeurs d’université, le statut de chercheur, le salaire, le niveau de vie… Tout l’incite à aller préparer sa thèse6 sur le continent américain où l’attendent d’ores et déjà sa compagne (enseignante à Montréal), ses professeurs et ses futurs élèves.

Universités et classes prépas

Quatre mois à Florence, six à Harvard, des allers-retours entre la Côte Est, le Québec et la région parisienne lui permettent tant de nourrir ses recherches sur les stratégies internationales de prolifération nucléaire7 (l’objet de sa thèse qu’il est en train de transformer en livre) que de prendre du recul sur le système universitaire français. Et sur sa réforme.

Sa bonne connaissance des environnements américain et français le fait se prononcer clairement pour l’intégration des classes préparatoires aux grandes écoles au sein des universités. « Les classes prépas et l’université enseignent des qualités qui ne sont pas jugées sur les mêmes critères. Les premières donnent un savoir fondamental qui permet de comprendre les classiques d’une discipline et ses enjeux principaux. Le monde universitaire développe plutôt les qualités de recherche qui demandent l’approfondissement d’un sujet. Il faut balancer les deux dans le parcours des étudiants. Or, les classes prépas et le monde universitaire, en étant éloignés l’un de l’autre, ignorent trop leurs qualités mutuelles. Cet éloignement fait qu’il est difficile d’orienter les élèves. »

Grégoire précise ce qu’il entend par « intégration ». Il ne s’agit pas pour lui d’un « déménagement physique des classes », mais plutôt d’un « programme de jumelage administratif et pédagogique ». À ses yeux, ce système aurait un double avantage. D’une part, les élèves pourraient candidater plus facilement et, d’autre part, les professeurs pourraient « expérimenter les deux contextes d’enseignement ». « Il ne s’agit donc pas ‘ de détruire les prépas’ ni de les sortir complètement des lycées, mais de voir ce qui peut être fait en commun pour mieux plonger les prépas dans le monde de l’enseignement supérieur et accroître le bassin social de recrutement des élèves de prépas ».

Lucide, Grégoire fait une pause et s’interroge : « ce genre de programme collectif n’est peut-être pas un instrument classique de réforme en France ? » Dommage, le défi pédagogique semble intéressant aux yeux du jeune professeur.

                                            Marie-Laure Maisonneuve

(1) Le PhD ou « doctorate of philosophy » est l’équivalent du doctorat français. Le mode de recrutement américain permet aux futurs enseignants chercheurs de postuler avant même de signer leur thèse.
(2) Voir l’article « La réforme ignore les prépas », Libération du 24 juillet 2007 sur son site.
(3) Hypokhâgne et khâgne B/L (qui comprend des mathématiques et des sciences sociales en plus des matières classiques de khâgne A/L)
(4) Sociologue, ethnologue et philosophe des sciences, Bruno Latour est professeur, directeur scientifique et directeur adjoint de l’Institut d’études politiques de Paris.
(5) DEA et Magistère en sciences sociales
(6) Inscrit en cotutelle à l’université de Paris Est et à l’université de Princeton, Grégoire Mallard a obtenu sa thèse de sociologie : « Sovereignty by Design: International Security Experts, Supranational Institution Building, and Nuclear Nonproliferation Initiatives » en juin 2008.
(7) Grégoire Malard revient sur l’expérience nucléaire européenne dans un article paru dans le quotidien Le Monde du 13 août 2007 : « exporter du nucléaire, une décision politique ».

Grégoire Mallard en cinq dates

1977 : naît à Paris
1996 : lit Pierre Bourdieu et trouve sa discipline: la sociologie
1999 : lit et rencontre Bruno Latour, découvre les limites de sa discipline et l’intérêt des approches développées aux USA
2001 : à Princeton, découvre les débats et la culture stratégique américaine, et décide de travailler sur leur influence dans les relations transatlantiques
2008 : obtient un « Ph-D in sociology » et décroche un poste d’enseignant à la Northwestern University

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