Antoine Compagnon : « C’est une fausse masterisation »

L’association « Qualité de la science française », qui regroupe des universitaires et débat sur les grands problèmes de l’enseignement supérieur et de la recherche, vient de publier un communiqué très critique sur la réforme du recrutement des enseignants1. Antoine Compagnon, son président, s’en explique.

N’y a-t-il pas le moindre élément de la réforme qui trouve grâce à vos yeux ?

Que les choses soient bien claires pour commencer : nous sommes pour la masterisation ! Recruter les enseignants du primaire et du secondaire au niveau du master plutôt que de la licence pour revaloriser les débuts de carrière est une très bonne idée. Mais encore faudrait-il que le recrutement s’effectue une fois le master obtenu. Ce ne sera pas le cas, puisque la réforme prévoit une première partie de concours en milieu d’année de M2. Dans la mesure où, aujourd’hui, plus de la moitié des enseignants possèdent déjà un master quand ils passent le Capes, on risque même d’arriver à une diminution de la formation.

En évoquant les modalités des épreuves orales, vous utilisez des termes aussi durs qu’« arbitraire », « contrôle idéologique », « servilité »… Pourquoi ?

Avant le concours, il sera numériquement impossible d’organiser des stages pour tous les étudiants. Au moment des épreuves, les candidats n’auront donc aucune expérience de l’enseignement. Les entretiens avec le jury ne pourront porter que sur des données abstraites, relatives à la pédagogie, à la didactique ou aux missions de l’école. En d’autres termes, ils ne pourront porter que sur l’idéologie de l’école.

Vous dénoncez également l’arrivée de membres de la société civile au sein des jurys. Ne permettrait-elle pas, pourtant, d’avoir des enseignants plus en contact avec la société ?

Toute la question est de savoir si les concours sont faits pour cela. Nous pensons que le caractère disciplinaire des épreuves doit être maintenu. Vouloir sortir les enseignants du seul monde de l’école est certes très louable, mais je ne pense pas que cela doive se faire au moment du recrutement. Par ailleurs, on confond vitesse et précipitation. La maquette des concours n’est pas encore précisée et l’on demande aux universités de prévoir celle des masters qui préparent à ces concours ! Dans aucun pays au monde, un processus d’habilitation ne serait aussi précipité.

Justement, comment les enseignants sont-ils recrutés à l’étranger ?

Dans la plupart des pays comparables, les enseignants sont effectivement titulaires d’un master. Mais le recrutement n’est, en général, pas national. Fort de son master d’enseignement, le futur prof va se présenter dans les différentes académies. Dans certains pays, le recrutement est même local. C’est donc un modèle possible même si, dans le contexte français, une telle évolution semble prématurée. On cite souvent les pays nordiques, dont l’école obtient de bien meilleurs résultats que le système français. Mais les données démographiques n’ont rien à voir, et je ne suis pas sûr que l’exemple soit très pertinent.

Pourquoi craignez-vous également que la réforme entraîne un appauvrissement de la recherche ?

Tout simplement parce que la création de masters d’enseignement risque de compromettre les diplômes orientés vers la recherche dans beaucoup de disciplines. La réforme évoque la possibilité de poursuivre ultérieurement ses études pour s’orienter vers une thèse. Mais les objectifs sont différents ! Préparer des étudiants à un concours du secondaire et les initier à la recherche sont deux choses distinctes.

                                          Propos recueillis par Patrick Lallemant 

(1) Le communiqué peut être consulté sur le site de l’association.

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