Samuel Collardey : dans L’Apprenti, Mathieu veut devenir paysan par passion

A l’occasion de la sortie cette semaine sur les écrans de L’Apprenti*, primé cette année à la Mostra de Venise**, Samuel Collardey, réalisateur, répond à nos questions. Il nous explique pourquoi il a choisi de filmer, durant une année scolaire, Mathieu, élève de l’enseignement agricole, en apprentissage chez Paul.

Le sujet de votre film avait-il déjà été abordé au cinéma ?

Non, il y a un film qui pourrait un peu s’en rapprocher, c’est L’enfant et le vieil homme avec Michel Simon. C’est, pendant l’Occupation, l’histoire d’un enfant juif caché dans une ferme, chez un paysan pétainiste, qui ignore que l’enfant est juif. Dans ce film, il y a une relation père-fils, à la campagne, dans le monde rural. Il y a peut-être aussi un documentaire, 17 ans de Didier Nion, qui parle d’un apprenti en mécanique, qui a perdu son père. Ce film ressemble un peu à L’Apprenti. Mais je ne connais pas de films ayant traité ce sujet.

Vous vous êtes inspiré de votre environnement proche pour trouver l’idée de ce film ?

J’ai déjà réalisé un documentaire qui s’appelle Du soleil en hiver, qui fait le portrait de mon cousin qui est paysan, et qui a un jeune apprenti. Je voulais aller plus loin dans mon film, montrer comment on devient un homme à la campagne, comment se tisse la relation père-fils, et j’ai trouvé que la situation de l’apprentissage était idéale pour montrer ces choses-là. Et moi-même, je suis issu d’un milieu ouvrier, mon père a disparu quand j’avais treize ans, mes parents sont enfants de paysans. Le film n’est pas autobiographique, mais il y a des éléments personnels.

Votre film oscille entre documentaire et fiction : il raconte une histoire avec des personnages forts, et en même temps, il y a des éléments très précis quand à la scolarité de Mathieu, on le voit en internat, convoqué chez le proviseur, ou encore évalué par Paul. Est-ce une volonté de votre part ?

Capter tous les imprévus du réel comme le documentaire, mais avec une photogénie propre à la fiction, tel est mon objectif. Cela vient de mon travail de metteur en scène : je travaille avec des acteurs non professionnels, dans des décors réels et dans des situations qui existent déjà. Et avec des gens qui interprètent leur propre rôle. C’est ainsi que j’arrive à saisir les choses les plus justes.

Dans votre film, Mathieu est donc réellement en apprentissage avec Paul ?

Oui, pour faire mon film, dans la continuité de mon premier documentaire, j’ai cherché un apprenti en milieu agricole, avec une vie familiale décousue. Je suis tombé sur Mathieu. J’ai ensuite fait la tournée des exploitations (dans le Haut-Doubs ndlr) et je suis tombé sur Paul, qui m’a tout de suite plu par ses qualités humaines. Je me suis dit, là j’ai mes deux personnages ! Et la fiction, c’était de les faire se rencontrer. J’ai proposé à Paul de prendre Mathieu en apprentissage chez lui, et à Mathieu d’aller en stage chez Paul. J’ai ensuite construit un scénario, en partant de ce que Paul m’avait raconté de ses propres expériences de maître de stage, en écoutant aussi les témoignages des apprentis qu’il avait eus et que j’ai retrouvés, et en passant du temps avec Mathieu et sa mère. J’ai construit le scénario avec tous ces éléments, puis je l’ai rangé. Et la première fois que Paul et Mathieu se rencontrent en vrai, c’est dans le film.

Et vous avez ensuite suivi Mathieu durant tout son stage ?

Oui, son apprentissage chez Paul devait durer en tout dix semaines, à raison d’une semaine par mois. A chaque fois qu’il devait faire une semaine, nous venions tourner. Et pour que la relation puisse se tisser entre Paul et Mathieu, il fallait vraiment du temps. Sinon, cela aurait été du jeu de comédiens, et on aurait fait le film en deux mois. C’était de toute façon impossible avec des acteurs non professionnels.

Vous dites que vous avez rangé votre scénario. Avez-vous finalement construit le film au fur et à mesure ?

Oui, après chaque séance de tournage, je montrais à Paul et à Mathieu ce que j’avais filmé, puis on en discutait, et après, avec mes propres intentions et ce qu’eux étaient en train de vivre, je construisais le récit que j’avais en tête. Il y a donc eu deux écritures de scénarios : la première et la définitive, liée aux situations de tournage. Mais tout est réel dans le film : Mathieu est en apprentissage chez Paul, ses parents dans le film sont ses vrais parents…Toutes les situations sont réelles.

Et aujourd’hui, que sont-ils devenus ?

Mathieu poursuit ses études dans l’univers agricole, et Paul est toujours maître d’apprentissage. Il a vu le film, il est très content. Pour Mathieu, le film est plutôt une suite d’anecdotes. Mais il revoit son père depuis le film…

La mère de Mathieu lui dit qu’elle préfèrerait le voir dans l’enseignement général, se faisant indirectement la porte-parole d’une opinion largement répandue. Or vous donnez dans votre film une image positive de l’enseignement agricole, qui contrecarre les idées reçues…

Martine, la mère de Mathieu, est fille de paysans, elle travaille à l’usine, donc elle rêve de mieux pour son fils. Elle voudrait qu’il devienne cadre. Mais son fils veut devenir paysan, elle ne comprend pas qu’il veuille devenir paysan par passion. Il me semble qu’il faut avant tout demander aux gamins ce qu’ils aiment, et Mathieu s’ennuierait ailleurs. Lorsque j’ai montré mon film dans des lycées en ville, les élèves m’ont dit : nous, on pensait pas que c’était un métier, paysan !! Mon film montre aussi que cela peut être une passion. *



*Synopsis : Mathieu, 15 ans, élève dans un lycée agricole, est apprenti en alternance dans la ferme de Paul, une petite exploitation laitière des plateaux du haut Doubs. Outre l’apprentissage des méthodes de travail de Paul, Mathieu doit s’intégrer à la vie de la famille, prendre ses marques, trouver sa place.

**Prix de la semaine internationale de la critique

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose un mini-site pédagogique sur le film, pour les enseignants de l’enseignement général et agricole.

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