Rabah Ameur-Zaïmeche : Dernier Maquis est une tragédie prolétarienne

Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes cette année, Dernier Maquis* est un film riche en questionnements. Il montre la naissance, contre toute attente, d’une conscience politique forte. Rabah Ameur-Zaïmeche, le réalisateur, répond à nos questions.

Pourquoi ce titre, « Dernier maquis »?

Quand on fait du cinéma, on se met dans une position de chercheur. On va à la recherche de quelque chose en essayant d’écarter le plus possible un certain nombre d’oppositions : que ce soit entre la fiction et le documentaire, entre le concret d’une réalité brute et la poésie de l’abstraction. C’est là qu’on découvre des sujets et que le cinéma se transforme en outil d’une pensée collective. Le spectateur est alors plongé dans une introspection par rapport à sa propre pensée. Ici, il finit par se demander : qu’est-ce que ce dernier maquis ? et le mien où est-il ?

Votre film est caractérisé en effet par le questionnement incessant qu’il génère chez le spectateur. Et tout d’abord sur la religion, vue de façon ambiguë.

En effet, il y a deux aspects : son instrumentalisation par les dominants, afin de faire taire le peuple, et du côté des plus démunis, la fraternité, qui les réunit. La mosquée est aussi le lieu où les ouvriers commencent à débattre et à contester l’imam que le patron veut leur imposer.

Il y a une dimension historique dans votre film : Mao ressemble à certains patrons en France au 19e siècle…

Oui, il y a un rapprochement avec les patrons paternalistes du 19e siècle, qui obligeaient les ouvriers à aller à l’église le dimanche, sous peine de licenciement. Simplement aujourd’hui, le prolétariat est plutôt musulman.

Dans un tel contexte, quel type de personnalité avez-vous voulu donner à Mao ?

Mao est complexe, ses intentions sont troubles. Il envoie un imam pour espionner les ouvriers, il lui demande de les convertir, mais en même temps, il accepte de donner une prime aux manœuvres, et à la fin de film, on le voit seul au monde, en train de réfléchir dans la mosquée. On ne sait pas où est son dernier maquis à lui. Il va peut-être réfléchir, appeler les forces de l’ordre, organiser une répression (contre les ouvriers en révolte ndlr) pour retrouver la légitimité au sein de son entreprise, ou peut-être embrasser ses frères musulmans ensuite.

Pourtant, il décide du jour au lendemain de fermer le garage de poids lourds. Est-ce justifié ?

On ne le saura jamais. Il dit qu’il va fermer le garage parce qu’il ne gagne plus assez d’argent avec, mais on a aucune certitude, aucune preuve que cela est nécessaire. Par contre, les deux mécaniciens qu’ils renvoient sont ceux qui commencent à être le plus contestataires…

On assiste dans votre film à la montée d’une rébellion contre ce patron « paternaliste ». Est-ce un hasard s’il s’appelle Mao, et si les palettes de l’usine sont rouges, et rouges exclusivement ?

Non, ce n’est pas un hasard.

Cet environnement rouge omniprésent, ce n’est pas un hasard ?

Il nous a été offert. On a trouvé le lieu ainsi.

Le thème de la liberté parcourt de toute manière votre film…

Le mot d’ordre de notre cinéma c’est liberté, indépendance. On donne par exemple aux acteurs des mots, des mots denses, puissants et ils se les réapproprient. Il y a juste une mise en situation de départ. Et on ne s’est laissé piéger par aucun sujet : comme je vous l’ai dit, entre fiction, documentaire, réalité et poésie, les sujets viennent, mais ne possèdent pas le film. Le film reste sauvage, même s’il peut y avoir plusieurs interprétations. Ce prolétariat méconnu que nous rendons visible est de toute façon multiple.

On le voit conquérir son esprit de liberté…

Oui, et les ouvriers restent debout. On ne sombre jamais dans le misérabilisme. D’ailleurs même Mao se relève à la fin du film.

Mao, vous le disiez tout à l’heure, on ignore comment il va évoluer. Et les manœuvres, comment vont-ils évoluer, quel sera leur dernier maquis ? Ils semblent bien réussir à surmonter les murs de palettes qui les entourent ?

Ils ont acquis une conscience politique en effet, mais en même temps ils s’enferment, ils s’enferment dans un mur de palettes (à la fin du film, ils érigent un mur de palettes, ndlr). Ce mur leur permet d’échapper soit à la répression, soit de construire une nouvelle utopie. Mais de toute façon, même si les murs sont hauts, ils sont percés de lumière. On n’est pas des idéologues, on fait du cinéma, on ouvre des perspectives.

Votre film contient des passages extrêmement drôles aussi. Penche-t-il plutôt du côté de la comédie ou de la tragédie ?

Le film commence comme une comédie burlesque, et peu à peu, il se transforme en tragédie prolétarienne.


*Synopsis : Au fond d’une zone industrielle à l’agonie, Mao, un patron musulman, possède une entreprise de réparation de palettes et un garage de poids lourds. Il décide d’ouvrir une mosquée pour ses ouvriers majoritairement musulmans et désigne sans aucune concertation l’imam…

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education met en ligne un mini-site pédagogique dédié au film.

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