« Quand je suis arrivé pour la première fois devant ma classe, en 2000, j’ai eu l’impression de réaliser un rêve de gosse. Depuis la 5ème, je voulais devenir enseignant. » Ce Lorrain d’origine, fils d’un employé de la sidérurgie et d’une infirmière, débarque alors en banlieue parisienne. Après des études de lettres et une licence d’histoire, il vient de réussir le CAPLP, le concours qui lui permet d’enseigner le français et l’histoire, ses deux matières préférées, en lycée professionnel. Le rêve va pourtant rapidement se transformer en cauchemar : « Ma vocation se nourrissait d’idées préconçues, sur fond d’échanges avec les élèves et de curiosité intellectuelle réciproque. À l’arrivée, j’ai connu les crachats, les bousculades, les baptêmes au stylo à encre, les concerts de sonneries de portables dans la salle de classe… »

Une rencontre clé

Malgré ces difficultés, Sébastien Clerc ne doute jamais de sa vocation et s’efforce, petit à petit, de réfléchir aux causes d’un échec à la fois personnel et collectif. « J’avais le sentiment d’être utile et l’espoir de m’améliorer, les échanges avec certains jeunes m’encourageaient, j’aimais ce que je faisais. Tout cela m’aidait à tenir. » En 2003, une rencontre sur les quais du RER le conforte dans sa décision d’agir : « Nima, une élève non francophone d’origine, m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas suivre les cours à cause des désordres dans sa classe. Ça a été le déclic. Je me suis dit qu’il était anormal qu’une gamine qui vient au lycée pleine de motivation soit obligée de tendre l’oreille et de se concentrer davantage pour réussir à travailler dans le bruit. » Le jeune enseignant interroge alors des collègues plus expérimentés, leur demande comment ils font face à telle ou telle situation délicate, teste de nouvelles techniques de communication ou de positionnement dans la classe. De ses notes et des ses expériences, il décide finalement de faire un livre.

Un coup de fil inattendu

Par correction, Sébastien Clerc envoie un exemplaire du livre à la proviseure de son lycée et au rectorat. Trois jours avant sa sortie en librairie, il reçoit un appel du recteur demandant à le rencontrer. « Je m’attendais à me prendre un savon et à me faire rappeler le devoir de réserve auquel je suis tenu comme tout fonctionnaire. » Et voilà que son interlocuteur lui confie avoir apprécié le côté constructif de l’ouvrage, avant de le solliciter au sujet de l’une de ses propres idées : des cours de « tenue de classe » pour les enseignants débutants. « C’est génial, parce que cela montre la force d’un livre, qui va permettre à une idée de se réaliser. »

Un accueil positif

Quand il jette un regard sur les trois mois qui viennent de s’écouler, Sébastien Clerc se dit que tout s’est précipité. Ses élèves l’ont vu à la télévision, entendu à la radio… « C’est passionnant, émouvant, bousculant ! Les élèves sont en général d’accord avec ce que j’ai écrit et nous avons eu des échanges intéressants. Certains se sont mis à la lecture grâce à ce livre, d’autres m’ont dit  »y’en a qui vous ont fait la misère, m’sieur » ! » Chez les collègues, l’accueil est également plutôt favorable. « Je m’attendais à plus de grincements de dents. Beaucoup m’ont dit que j »exprimais ce qu’ils avaient sur le cœur depuis longtemps. Quelques-uns, le plus souvent syndiqués, m’ont dit ne pas être d’accord avec moi. Ils me reprochent d’entrer en concurrence avec leurs revendications pour des moyens supplémentaires. Personnellement, je regrette la politique de suppressions de postes. Plus nous aurons de moyens, mieux ce sera. Mais en attendant, il faut bien faire avec ceux dont nous disposons ! »

Patrick Lallemant