Yolande Moreau : j’ai tout de suite dit oui pour jouer Séraphine

Yolande Moreau est l’interprète principale du film Séraphine de Martin Provost. Elle y incarne avec force le personnage de Séraphine de Senlis*, femme de ménage et peintre de génie (disparue en 1945), qui finit ses jours internée. Elle nous explique comment, pour son rôle, elle est véritablement entrée dans la peau de cette femme hors du commun.

Comment s’est passée votre première rencontre avec le personnage de Séraphine ?

Martin (Martin Provost, réalisateur du film, ndlr) n’habite pas très loin, il est venu un jour chez moi avec ce projet, car nous sommes voisins, il m’a parlé de Séraphine que je ne connaissais pas avant. Il m’a parlé d’elle, il est venu avec quelques dessins. Cela était le premier contact, et j’ai tout de suite trouvé cette histoire incroyable. J’ai tout de suite donné mon accord.

Vous ne connaissiez donc pas du tout Séraphine auparavant ?

Non, mais ensuite il y a eu tout un travail, avec Martin, nous sommes allés à Senlis pour voir les œuvres de Séraphine. Ca n’a pas été un coup de cœur immédiat, mais plutôt une interrogation sur sa vie, sur son parcours. Et petit à petit, j’ai appris à les aimer beaucoup. Et maintenant, je les adore, ses peintures me bouleversent absolument.

Comment avez-vous préparé votre rôle, pour vous imprégner à ce point du personnage ?

Il y a quelques éléments de documentation, en particulier son rapport au divin -qui est un des côtés qui m’excitait très fort-, le fait que ce soit une femme du peuple, autre côté qui me plaisait beaucoup aussi. Ainsi que son très fort engagement dans l’art.

Justement, les moments où Séraphine peint sont parmi les plus bouleversants du film. Pour l’incarner aussi fort, sur quoi vous êtes-vous appuyé ?

J’ai suivi des cours de peinture, plus précisément auprès d’une personne qui reproduit des tableaux, afin de donner une crédibilité au personnage. Cela m’a aussi permis d’entrer dans le personnage. Avec le chant.

Vous avez écouté des chants religieux ?

Oui, des chants grégoriens. J’en ai appris une dizaine, puis j’ai été voir le curé de Verdon, spécialiste des chants grégoriens et de la manière de les chanter. J’ai travaillé le latin, que je ne connaissais pas… Peindre comme chanter, c’était une manière de rentrer dans le personnage.

Séraphine apparaît forte en tant qu’artiste, elle peint envers et contre tout, et en même temps, elle fait des ménages, elle vit dans la pauvreté, la solitude, le dénuement. N’y-a-t-il pas là une contradiction et finalement quel aspect de sa personnalité prédomine ?

Je ne le ressens pas comme contradictoire. Séraphine était de condition modeste et elle était habituée aux travaux durs, elle travaillait la journée et peignait le soir. Moi, je fais le lien entre les deux aspects, le contraste est davantage dans son physique : elle était très costaude. Mais en même temps, elle avait son monde intérieur, il est certain que si elle peignait, c’était pour calmer sa souffrance. A travers la peinture, elle avait trouvé un exutoire. Les peintures de la fin sont très torturées. Mais il n’y a pas contradiction, car elle avait toujours fait des travaux durs depuis toute petite. On peut être d’origine modeste et peindre magnifiquement, c’est cela qui est beau.

Oui, ce contraste est saisissant, d’autant qu’elle fait preuve d’un véritable acharnement à peindre…

Et à l’époque, pour une femme, surtout d’origine aussi modeste, c’était extraordinaire ! On a l’exemple de Camille Claudel, c’est vrai, mais elle était issue d’un milieu aisé. Tandis que Séraphine, on se demande vraiment d’où ce don lui vient. Elle n’a jamais appris à peindre. Quand on voit l’harmonie, la lumière, les couleurs de ses tableaux, c’est sidérant.

Mais ce don ne finit-il pas par la conduire à la folie, par la sortir définitivement de la réalité ?

Pour moi, le basculement dans la folie vient petit à petit. Dès le départ, elle n’est pas en phase avec la réalité. Elle est plongée corps et âme dans sa peinture. Elle met sa robe de mariée (à la fin du film, juste avant son internement ndlr) lorsqu’elle est arrivée au bout de ce qu’elle avait à dire. Elle rend hommage ainsi aux anges qui, croit-elle, l’inspirent, en proie à un comportement schizophrénique. Par la suite, elle n’a plus jamais peint. Elle n’a jamais peint à l’asile. Elle s’est peut-être aussi sentie abandonnée par Uhde. Elle a interprété le fait qu’il ne puisse plus répondre à ses besoins et à toutes ses demandes, après la crise de 29, comme un abandon. Cela a peut-être contribué aussi à la faire basculer, car leur relation est très ambiguë. Il fut le premier à exposer Séraphine, en 1945.

Il n’y eut pas d’autre exposition ensuite ?

Non, je ne crois pas. Il y a quand même des tableaux d’elle au musée Maillol et à Beaubourg.

Grâce à votre film, on va assister à une redécouverte de Séraphine ?

Oui, c’est déjà le cas, les gens commencent à en parler notamment à Senlis, où certaines personnes âgées se souviennent de Séraphine qu’elles ont connue. Et puis, il y a l’exposition au musée Maillol.


 


Synopsis* : En 1912, le collectionneur allemand Wilhelm Uhde, premier acheteur de Picasso et découvreur du douanier Rousseau, loue un appartement à Senlis pour écrire et se reposer de sa vie parisienne. Il prend à son service une femme de ménage, Séraphine, 48 ans. Quelque temps plus tard, il remarque chez des notables locaux une petite toile peinte sur bois. Sa stupéfaction est grande d’apprendre que l’auteur n’est autre que Séraphine. S’instaure alors une relation improbable entre le marchand d’art visionnaire et l’humble femme de ménage dont tout le monde se moque…

Pour travailler en classe

Sur le site officiel du film, un espace enseignant est en ligne.

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