Dany-Robert Dufour : « Résister grâce à la pensée critique »

Dany-Robert Dufour est probablement l’un de ces professeurs que l’on n’oublie jamais lorsque l’on a été son étudiant. Habité par des idéaux, ce passionné par l’enseignement œuvre sans relâche pour aider ses étudiants à développer leur esprit critique. Portrait d’un acteur de Mai 68.

Dany-Robert Dufour, philosophe1 et professeur de sciences de l’éducation depuis de longues années à l’Université Vincennes-St Denis, se rappelle Mai 68 avec une pointe de regret. « Vincennes a été créée juste après 68 afin d’isoler la contestation. Au même moment, c’est ici que se sont conceptualisées les pratiques sociales innovantes dans tous les domaines. Cela a fonctionné jusqu’en 1980, l’année du déménagement forcé. Aujourd’hui, l’état d’esprit de Mai 68 n’est plus présent », raconte-t-il. Progressivement, les anciens étudiants à la recherche de théorisation et d’intelligibilité par rapport à leurs pratiques sociales innovantes ont déserté l’université qui s’est normalisée et s’est mise à accueillir des bacheliers de secteurs défavorisés sans capital culturel. « Mais c’était très intéressant parce qu’ils étaient libres par rapport aux modèles de pensée classique, jusqu’au moment où l’université a dû jouer un rôle social d’accueil de jeunes en déshérence ».

En 68, au moment où la jeunesse s’est révoltée contre l’ancien capitalisme, « nous sommes passés à un capitalisme dérégulé, un peu anarchiste et libertaire, qui a vu tout le profit qu’il pouvait tirer de ce mouvement pour s’imposer face au capitalisme patriarcal et autoritaire ». Ce capitalisme a eu l’intelligence d’intégrer un certain nombre de données de 68, dont la contestation de la figure du maître et la désinstitutionnalisation de l’école et la famille. « Face à cela, mon métier c’est de maintenir une pensée critique », ajoute-t-il.

Résister à l’évolution du métier

A la question « avez-vous toujours voulu enseigner ? », Dufour, citant Beckett, répond « Bon qu’à ça ! ». « J’aime voir pétiller l’œil de mes étudiants lorsqu’ils saisissent des instruments critiques permettant de comprendre les questions actuelles ». Le métier évolue, mais Dany-Robert Dufour résiste. Certains de ses collègues abandonnent le cours magistral, pensant qu’il impose le savoir et le pouvoir de l’enseignant. Lui n’a jamais cédé. « La tendance à apprendre en s’amusant, la liberté de chacun de s’exprimer remet en question voire tue la pensée critique. Penser et articuler sa pensée est difficile, tout comme soutenir son point de vue. Il faut savoir pratiquer l’art critique et la discussion. La démocratie c’est faire en sorte que chacun puisse penser en son nom et soutenir publiquement sa pensée. Le cours magistral ne s’oppose pas au développement d’une pensée critique. J’ai des choses à transmettre et j’attends des étudiants qu’ils me donnent leur point de vue critique. C’est à cette fonction que correspond l’université : production et reproduction du travail intellectuel ».

Quelle alternative face à la soumission au « divin marché » ?

Pour Dany-Robert Dufour, la société est gouvernée par une nouvelle religion : le « divin marché2 », dont le principal commandement est : tu peux vouloir ce que tu veux, le marché te le fournira. « Ceux qui pensent réaliser leur ego à partir de la satisfaction de leurs appétences ne savent pas à quel point ils entrent dans de grands troupeaux de consommateurs dont le désir est formaté ; par ailleurs, cette invitation permanente à l’expression directe des passions sature l’espace public de tristes exploits, c’est ce qu’on voit à l’école avec le développement exponentiel des « incivilités » produites par ceux qui ne savent plus se contrôler ». La solution ? « Rétablir une instance de régulation morale, mais pas au sens moralisant ou religieux du terme. Chacun, afin de ne pas devenir l’esclave de ses passions, doit pouvoir interposer la délibération critique. Notre génération ne sait pas assez à quel point son combat de 68 a contribué à ce capitalisme basé sur la libération des passions et des pulsions. Il faut résister par la pensée critique ».

Warda Mohamed

(1) Dany-Robert Dufour est, depuis 2004, directeur de programme au Collège international de philosophie.
(2) « Le Divin Marché : La révolution culturelle libérale », par Dany-Robert Dufour (Edition Denoël, octobre 2007)

Dany-Robert Dufour en cinq dates

1947 : Naissance en juillet à Revigny (Meuse) dans une famille de forains
1961 : Son frère aîné lui fait découvrir la pensée savante (théâtre, littérature, peinture, musique, philosophie…) 1976 : Docteur de troisième cycle en Sciences de l’éducation à l’Université Paris 8 après avoir reçu la mention très bien ainsi que les félicitations du jury


1985 : Docteur d’Etat ès lettres et sciences humaines
2004 : Devient Directeur de programme au Collège international de philosophie

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