Maths à l’école : inquiétude autour des nouveaux programmes

Le projet de nouveaux programmes de mathématiques pour l’école primaire, récemment soumis à l’avis du Conseil Supérieur de l’Education1, a provoqué l’indignation de nombreux pédagogues et didacticiens2. Parmi eux, Roland Charnay3, coauteur des programmes de 2002, nous dit en quoi ces propositions sont, à son sens, inquiétantes.

Les ambitions visées par ces nouveaux programmes sont-elles différentes des précédentes ?

Le ministre de l’Éducation nationale a annoncé deux objectifs généraux : le recentrage des apprentissages sur les fondamentaux et l’obtention de meilleurs résultats dans les évaluations internationales. Si la première visée est un grand classique, la seconde me paraît contestable quant à l’ampleur de l’importance accordée aux classements… Néanmoins, les vraies questions qui se posent sont : en quoi ces programmes apportent-ils une réponse aux difficultés pointées ? Sur quelles analyses se fondent-ils ? Qu’est-il fait des expertises fondamentales des enseignants, des scientifiques, des psychologues et des spécialistes en didactique ? Ce document, rédigé dans une opacité totale, n’est basé que sur la seule valeur du constat. Il ne s’intéresse ni aux causes, ni à la nature des difficultés rencontrées par les élèves. Et l’on y relève plus d’une incohérence…

Précisément, en quoi les objectifs annoncés sont-ils, selon vous, en contradiction avec la nature des apprentissages proposés ?

Alors qu’il a été attesté que les élèves français péchaient sur la résolution de problèmes mathématiques, notamment par manque de connaissances disponibles, ce nouveau projet met en avant l’acquisition des techniques opératoires, prônant leur pratique anticipée et répétitive…Pratique qui, pour des raisons de temps, se fera au détriment du travail sur la compréhension et la signification des connaissances et du calcul mental4 dont toutes les études soulignent pourtant le rôle primordial. Si l’intérêt de la résolution des problèmes a été revalorisé dans la seconde version de ce texte, le programme demeure trop lourd pour être à la portée de tous les élèves. Plus encore, la mise en place précoce du calcul posé5 telle qu’elle y est préconisée compliquera non seulement la tâche des enseignants, mais, c’est à craindre, génèrera davantage de blocages du côté des élèves. En particulier de celui des plus fragiles.

Tous les cycles du primaire menacent-ils d’être « bousculés », si oui de quelle sorte ?

Seule la maternelle est épargnée. À l’inverse, les deux cycles de l’école élémentaire sont concernés par un alourdissement des programmes et une anticipation des apprentissages dans les domaines du calcul, de la géométrie comme de la mesure. En termes de volume de connaissances, le cycle 3 est le plus touché, nombre d’enseignements migrant directement de la 6e au CM2 : multiplication de deux nombres décimaux, division décimale, règle de 3, hauteur et aire du triangle, périmètre du cercle… Par effet rebond, le cycle 2 se retrouve très chargé du fait de l’introduction précoce des techniques opératoires : la soustraction est posée au CP, la division au CE1…

La remise en cause des programmes de 2002 se justifiait-elle ?

Un programme n’est jamais immuable. Et le projet en cours a le mérite de réaffirmer une certaine forme de liberté pédagogique. Ceci étant, il faut se méfier des virages à 180° et des changements précipités. Celui-ci est proposé alors que l’efficacité des programmes de 2002 n’a pu être véritablement évaluée : les élèves inscrits au CP cette année-là n’auront 15 ans qu’en 2011 ou 2012… Scientifiquement parlant, on sait qu’il faut qu’un programme vive une dizaine d’années pour pouvoir en mesurer les effets réels. De plus, la correction apportée en 2007 à ces programmes n’aura pas vécu une année complète que l’on pense déjà à tout chambouler. C’est inacceptable pour les enseignants comme pour les groupes de travail qui ont œuvré à l’élaboration rigoureuse et argumentée des précédents textes.


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Une première mouture de ce projet soumis à consultation a été publiée le 20 février 2008, avant qu’une seconde soit présentée au CSE le 29 avril 2008.
(2) Lire notamment la lettre ouverte au ministre de l’Éducation rédigée par la Commission permanente des IREM pour l’enseignement des mathématiques à l’école élémentaire (COPIRELEM) et l’appel unitaire des 19 organisations (syndicats et mouvements pédagogiques).
(3) Professeur agrégé de mathématiques, il a été formateur à l’IUFM de Lyon, responsable pédagogique du centre de Bourg-en-Bresse et coresponsable de plusieurs recherches sur l’enseignement des mathématiques à l’école primaire (équipe ERMEL) et au collège. Membre du groupe d’experts pour les programmes de l’école primaire 2002, il a assuré le pilotage de la commission chargée de l’élaboration des programmes de mathématiques et des documents d’application et d’accompagnement. Directeur de la collection « Cap Maths », chez Hatier, il est en outre responsable scientifique du site de formation Télé Formation Mathématiques (TFM) 
(4) Mémorisation de résultats et calcul réfléchi
(5) Le calcul posé est l’enseignement des algorithmes écrits de calcul.  

Quels sont les dangers encourus ?

Je crains que ce projet menace d’augmenter le taux des élèves en difficulté, d’accentuer les problèmes et d’avancer l’âge des enfants en situation d’échec. Je me demande en outre comment il permettra de donner le goût des mathématiques à des élèves assommés par l’apprentissage de règles et de techniques. Dans un pays en déficit de candidats aux études scientifiques, je ne suis pas certain que ce projet soit le bienvenu.

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