Paul Le Bohec : le libre Freinétien

À l’image de son dernier ouvrage1, postfacé par Philippe Meirieu, Paul Le Bohec est un détonateur. Cet instituteur breton, principal collaborateur de Célestin Freinet2 dont il a expérimenté et adapté la méthode3 au-delà du champ classique, prône, plus que jamais, les vertus des techniques d’expression-création.

« Il me reste encore treize années de bagarre ». Pour Paul Le Bohec, quatre-vingt-sept étés en juillet 2008, l’heure de la trêve ne sonnera pas de sitôt. Quand il évoque la pédagogie, l’enseignement et les enfants, on mesure l’ardeur de celui que Célestin Freinet appelait le « phénomène des phénomènes ». Intemporel, mais tellement dans son époque, le Breton rebelle, qui d’emblée interroge « es-tu allée voir mon site internet ? », aime illustrer ses propos par des maximes de son cru, exprimant sans relâche la nécessité de « creuser dans l’humain ». Et quand il ne cite pas Michel Onfray, Boris Cyrulnik, Gaston Bachelard ou Edgar Morin, c’est sur les mots de ses anciens élèves de CP-CE1 que Paul Le Bohec prend appui.

La méthode naturelle…

De son enfance dans les Côtes-d’Armor, ce fils de cheminot garde le souvenir d’une scolarité « mortellement ennuyeuse » et d’un enseignement « répétitif en diable qui ne s’intéressait qu’à la forme sans jamais faire appel à la pensée ». Pensionnaire à l’École Primaire Supérieure de Lamballe pendant quatre ans _tout comme Pierre, son frère aîné_ Paul est un élève entêté et chahuteur. Il fait rire les autres pour oublier l’ennui et surmonter le traumatisme provoqué par l’éloignement d’avec Robert, le plus jeune de la fratrie, resté dans la ville natale. L’École Normale qu’il intègre après la pension ne l’intéresse pas davantage « sauf vers la fin, où j’ai pu choisir mes matières ». La solitude intérieure de Paul prend fin le 1er septembre 1940, à Gévezé, au nord de Rennes, tandis qu’il revêt la blouse de l’instituteur pour la première fois de sa vie. Il a alors dix-neuf ans. « Avec un copain de deux ans mon aîné, nous avons pris en charge les soixante-douze élèves de cette école sans directeur. Je me suis occupé des enfants les plus jeunes4, du mieux que j’ai pu et en explorant une pédagogie nouvelle basée sur le principe du texte libre dont l’idée m’avait été inspirée par une revue ». Cinq années plus tard, il découvrait l’existence du père de cette méthode naturelle : Célestin Freinet.

… appliquée à toute chose

En Ille-et-Vilaine d’abord (Gévezé puis Orgères), dans les Côtes-du-Nord ensuite (Langourla puis Trégastel), Paul Le Bohec applique et expérimente la pédagogie de Célestin (journal, correspondance) tout en s’intéressant de près aux travaux d’Elise5 plus axés sur la création et sur « l’art enfantin ». En 1948, la rencontre inévitable entre le maître et le disciple a lieu. De ce premier échange naissent une relation épistolaire et une collaboration entre les deux hommes qui ne cesseront de s’intensifier. Pourtant, onze ans après le début de cette relation et d’une adhésion fidèle au Mouvement, l’instituteur décide de modifier sa pédagogie dans sa classe de CP-CE1. Sans rompre avec Freinet dont il restera toujours très proche, il décide néanmoins de supprimer le journal, d’abandonner la correspondance au profit d’une communication intra-classe6 et d’appliquer la méthode naturelle « à toute chose : au français oral, au chant, à la gym, à la science, à la géographie, au dessin et surtout, aux mathématiques ». Avant de donner lieu à de nombreux ouvrages pédagogiques7, les premiers effets de cet affranchissement se mesurent dans la classe de Paul où les élèves « les plus encombrés se mettent à avancer d’une manière étonnante ». Car c’est bien là tout l’intérêt de son travail : « ouvrir des champs de liberté aux enfants pour leur permettre l’accès à la connaissance ».

« L’école, réparatrice de destins ? »

En 1970, Paul Le Bohec est coopté par un groupe d’enseignants de l’IUT de Rennes pour former des animateurs socioculturels. « Une aubaine » pour ce simple maître d’école alors libre de développer ses inventions pédagogiques dans l’enseignement supérieur. La coformation qu’il mène de front au sein du réseau Freinet lui permet de se lier avec des enseignants de Russie, du Brésil, d’Italie, du Canada (…) et de vivre « des vacances de milliardaire » avec son épouse Jeannette également institutrice… En signant tout récemment « L’école, réparatrice de destins ?», Paul Le Bohec se fait l’écho de cette vie hors de sentiers battus, scandée par soixante années de pédagogie Freinet. Il y livre des remarques, des récits et des poèmes cathartiques produits par des élèves qu’il a su entendre, observer et comprendre. « Aujourd’hui plus qu’hier, les enfants ont du mal à vivre leur vie d’enfant. Pour l’avoir expérimenté et vérifié tout au long de mon parcours d’instituteur, je ne cesserai de dire que l’enseignement peut permettre à chacun de se libérer de son mal-être et de se construire sa propre culture ». Et nous, d’avoir envie de reprendre les premiers mots de Philippe Meirieu dans sa postface : « J’aurais vraiment aimé découvrir cet ouvrage de Paul Le Bohec bien plus tôt ».


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) L’école, réparatrice de destins ? (Sur les pas de la méthode Freinet), L’Harmattan, 2007
(2) 1896-1966
(3) Voir le site de l’ICEM (Institut coopératif de l’École Moderne – Pédagogie Freinet).
(4) les 6-9 ans, soient les niveaux CP, CE1, CE2
(5) Freinet, l’épouse de Célestin
(6) Après plusieurs années d’échanges inter-classes improductifs, Paul Le Bohec décide de mettre en place une correspondance écrite entre les élèves de sa classe.
(7) « Ah ! vous écrivez ensemble » (Documents de l’Éducateur, 1983) ; « Les co-biographies dans la formation » (Documents de l’Éducateur, 1985) ; « Le texte libre mathématique » (Odilon, mai 1997) ; « Le texte libre… libre » (Odilon, septembre 1997) ; « Rémy à la conquête du langage écrit » (Odilon, 1998) et autres travaux aux Éditions ICEM-Pédagogie Freinet.

Paul Le Bohec en cinq dates

1921 : naît à Plourhan (Côtes-d’Armor)
1940 : sort de l’École Normale et prend son premier poste d’instituteur à Gévezé (Ille-et-Vilaine)
1948 : rencontre Célestin Freinet
1960 : s’émancipe du « maître » et prend ses distances avec la pratique Freinet classique
1970 : est nommé à l’IUT « carrières sociales » de l’université de Rennes

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