« En moyenne, nos six médecins de prévention sont chacun sollicités une fois par semaine pour un souci d’alcool, tous personnels confondus », entame Christine Cordoliani, médecin conseiller technique auprès du recteur de l’académie de Versailles. « Il peut s’agir de nouveaux signalements comme, hélas, de personnes déjà suivies dans le passé et qui ont de nouveau besoin d’être aidées. Ce sont souvent des consultations difficiles, car la personne qui nous est envoyée par sa hiérarchie est presque toujours dans le déni. Cela demeure un problème honteux », déplore la praticienne.

Le poids des injonctions

« Notre posture de base est de dire que l’alcool est, en premier lieu, considéré comme une solution à un problème avant d’être envisagé comme un problème en soi. Preuve en est : enlever la bouteille ne suffit pas pour tout résoudre », explique le Docteur Patrick Fouilland, président de la Fédération des acteurs de l’alcoologie et de l’addictologie (F3A). « Euphorisant, anxiolytique, antalgique. L’alcool est un produit qui fonctionne vite, bien et, dans les premiers temps tout au moins, n’est pas trop désagréable. Et c’est bien là le danger ! » Selon lui, s’il est tout à fait envisageable de consommer raisonnablement de l’alcool sans mettre sa santé en péril, ainsi que le font les deux tiers de la population, il faut être attentif à la quantité (2) mais aussi aux motifs pour lesquels on boit. « Si l’alcool constitue la réponse systématique à quelque chose de difficile à assumer, dans son travail comme dans sa vie privée, alors on est sur une pente dangereuse. Or, les injonctions contradictoires auxquelles les enseignants doivent faire face quotidiennement augmentent le risque de conduites d’alcoolisation. Lorsqu’elles s’installent, ces conduites sont d’autant plus difficiles à assumer pour les professeurs qu’on attend d’eux qu’ils soient sans défaut ! C’est pourquoi certains laissent passer les années avant de chercher des solutions à leur problème. Et l’on sait bien que tout ce qui va retarder les soins les complique ».

Aider au signalement

« Il est plus facile de détecter des problèmes d’alcool chez des O.E.A. (3) qui travaillent en équipe et dont les erreurs ont des conséquences immédiates sur le fonctionnement des services que chez des enseignants, plus solitaires et souvent moins présents dans l’établissement », remarque Christine Cordoliani. Dérapages verbaux à répétition, problèmes d’élocution, modification du comportement avec une tendance au repli et à l’agressivité… Les symptômes qui évoquent que « ça va mal » sont récurrents. « Attention toutefois à ne pas les imputer trop vite à l’alcool », met en garde le Docteur Fouilland, « c’est parfois tout autre chose ». Ainsi, pour aider les personnels de direction à procéder au signalement d’une personne manifestant les signes d’une alcoolisation chronique, l’académie de Versailles diffuse deux fiches pratiques distinctes dans les établissements des quatre départements (4). « La première, destinée à tous les personnels, revient sur les situations d’alcoolisation, les critères de consommation excessive, la législation au travail et donne les coordonnées des centres ressources. La seconde, plus spécifiquement distribuée aux chefs d’établissement leur dit comment aborder le sujet de l’alcool avec les personnels qui nécessitent d’être pris en charge et leur donne la marche à suivre pour le signalement administratif », explique le médecin.

Qui conclut : « les chefs de service sont toujours partagés entre le souhait d’aider la personne et le désir de ne pas « l’enfoncer » socialement par un signalement aux autorités administratives. C’est une démarche d’autant plus compliquée qu’elle renvoie à sa propre consommation d’alcool ! Et les chefs d’établissement, comme les personnels administratifs, peuvent aussi avoir des problèmes de cet ordre ».

Marie-Laure Maisonneuve

(1) Voir cette page.
(2) Des outils d’auto-évaluation (questionnaires AUDIT et DETA-CAGE) ont été développés par l’OMS.
(3) ouvriers d’entretien et d’accueil
(4) Yvelines, Essonne, Hauts-de-Seine, Val-d’Oise.