Enseignement de l’histoire de l’esclavage : ‘un non-événement’

L’introduction de «la traite des noirs ainsi que l’abolition» dans les nouveaux programmes de l’école primaire annoncée par Nicolas Sarkozy lors de la Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage1 fait débat. Louis-Georges Tin2, porte-parole du Conseil représentatif des associations noires (CRAN)3 et maître de conférences à l’IUFM d’Orléans réagit à cette annonce.

Que vous inspire la récente déclaration du chef de l’Etat concernant l’enseignement aux écoliers de l’histoire de l’esclavage «commune à tous les Français» ?

Je suis stupéfait d’entendre Nicolas Sarkozy témoigner, en public, d’une telle méconnaissance de ses dossiers. Souhaiter l’enseignement de l’esclavage à l’école est parfaitement louable… Mais il est en place depuis 2002 ! En ce sens, cette belle annonce est pour moi un non-événement. Peut-être le chef de l’Etat s’est-il mal exprimé. S’il souhaite renforcer cet enseignement, pourquoi pas ? Il faudrait d’abord évaluer la situation actuelle. J’aimerais croire que cette déclaration vise à consolider les acquis des écoliers sur cette partie de l’histoire – ce à quoi je serais évidemment tout à fait favorable – hélas notre président n’en est pas à une contradiction près sur le sujet… Son soutien actif à la loi du 23 février 2005 sur «le rôle positif» de la colonisation, cette colonisation qu’il a qualifiée comme étant «un repli de l’Histoire», son discours de Dakar aussi absurde que raciste : tous ces éléments, ne m’incitent pas à apporter beaucoup de crédit aux mesures annoncées.

Pensez-vous que les jeunes écoliers soient aptes à comprendre un sujet aussi complexe ?

Parfaitement. Je pense en effet qu’il est tout à fait possible d’intéresser des enfants de moins de onze ans à cette partie de l’Histoire. À condition toutefois d’avoir un discours vrai et de ne pas tomber dans le pathos. En tant que professeur d’IUFM, j’ai déjà reçu en formation des collègues enseignants qui me disent y parvenir sans problème. Les enfants s’intéressent beaucoup à ce sujet : ils participent, posent des questions. Ils vont au-delà de l’émotion et cherchent à comprendre. Les difficultés, quand il y en a, viennent parfois des enseignants un peu réticents et de l’institution qui l’est bien plus encore.

Le chef de l’Etat a également souhaité que les œuvres d’Aimé Césaire, disparu le mois dernier, soient étudiées au collège et au lycée. Emettez-vous des réserves à ce sujet ?

J’en serais ravi. Mais je crains que l’on privilégie les écrits poétiques au détriment des écrits politiques, qui avaient déjà été mis aux programmes, puis retirés par François Bayrou, il y a quelques années4. Je crains que l’on célèbre son combat pour l’universalité en minorant sa conception de la négritude, sa vision sociale ou ses positions marxistes. Ce qui a d’ailleurs déjà été le cas au moment des hommages qui ont suivi ses obsèques… On nous a servi un Césaire gouvernemental, c’est-à-dire un Césaire euphémisé, anesthésié et déjà momifié…

Allez-vous suivre l’évolution de ce dossier ?

Absolument. J’envisage de m’intéresser de près au travail qui va être réalisé sur les œuvres d’Aimé Césaire dans le secondaire. Pour des raisons politiques, mais aussi biographiques (je l’ai rencontré à deux reprises et il se trouve que j’ai été en 1993 le premier normalien martiniquais à la rue d’Ulm depuis son propre passage), j’entretiens un rapport tout particulier avec Aimé Césaire et son oeuvre. Et nous organisons le 23 septembre prochain une cérémonie culturelle en son hommage, qui aura lieu au théâtre du Châtelet. Elle s’intitule tout simplement : «Les Césaire».


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Qui s’est déroulée le samedi 10 mai 2008.  
(2) Lire le portrait de Louis-Georges Tin.  
(3) Le site internet du CRAN. 
(4) En 1995

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