Pourquoi et comment les enseignants du premier degré notent-ils les élèves ?

Dans « Les notes à l’école »1, Bertrand Gimmonet2, professeur des écoles et maître formateur à l’IUFM d’Orléans-Tours, décrypte le rapport à la notation des enseignants de l’école élémentaire. Et soulève la question de l’intérêt des notes dans les pratiques d’évaluation d’aujourd’hui.

Votre ouvrage met à jour une relation des enseignants aux notes compliquée, car nourrie de contradictions. Quelles sont-elles ?

Ce que les enseignants attendent de leurs élèves, c’est qu’ils développent des connaissances et fassent des progrès. Or, le système de notation est contradictoire dans la mesure où il est axé sur les performances et non sur les compétences. Les élèves sont dans une démarche stratégique de calcul de points, de gestion de patrimoine et non dans la construction de leur savoir. Alors qu’aucun texte n’impose aux enseignants de noter leurs élèves, nombre d’entre eux se sentent obligés de le faire. Parce que les enfants aiment ça, que les parents (pour avoir eux-mêmes connus les bons points et les classements) le demandent… En fait, les enseignants entretiennent l’illusion de la notation inhérente à la forme scolaire chère à Jules Ferry et cultivée par la nostalgie ambiante. Et y déroger serait se discréditer aux yeux du plus grand nombre.

Précisément, comment ces paradoxes interviennent-ils dans l’acte d’évaluation ?

Si les enseignants mettent des notes, c’est qu’ils ne voient pas comment faire autrement. Il est compliqué et difficile à assumer, en particulier pour les jeunes collègues, de mettre en place un système d’évaluation sans notation. Alors ils se plient à l’exercice du comptage des points tout en utilisant leur regard d’expert. Et jugent, en fonction des difficultés de l’élève, de ses efforts, de sa bonne volonté, de son attitude… de la note à donner. Ils complètent, au final, avec une appréciation qui, à mon sens, contient le message le plus important. En fait, tout cela reste très subjectif en dépit de l’apparence scientifique et arbitraire du chiffre sur vingt.

Les enseignants que vous avez interrogés pour votre travail avaient-ils conscience d’être ainsi pris en étau ?

Oui et non… Le plus souvent, les collègues ont des questions plus urgentes à régler et la notation est perçue comme un problème de second ordre sur lequel ils choisissent de lâcher prise. Et c’est parfois légitime… Cela étant, je crois qu’il faut, tout au moins, trouver le temps de s’interroger sur ce sujet fondamental. La notation détermine, selon moi, un rapport au savoir perverti, une façon particulière d’être citoyen qui met en avant des valeurs de gains, de rendement et d’élitisme. Les notes ne permettent pas d’accéder au bonheur d’apprendre.

En tant qu’enseignant3, comment appréhendez-vous, dans votre classe, l’exercice de la notation ?

J’ai débuté en mettant des notes ainsi que je le conseille encore aux enseignants stagiaires. Avant de m’apercevoir très vite, au bout d’un an ou deux, que cela n’avait aucun intérêt : ceux qui avaient des bonnes notes finissaient toujours par s’endormir sur leurs lauriers et ceux qui avaient de mauvais résultats par baisser les bras. J’ai donc mis en place un autre système d’évaluation, non chiffré et basé sur la notion de progrès. Que j’ai étoffé et que je continue d’utiliser dans ma classe de sorte à ce que chaque élève trouve sa place et face des efforts constants, à sa mesure, qu’il soit en avance, en retard ou à niveau.


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Les notes à l’école (L’Harmattan, février 2007)
(2) Docteur en Sciences de l’Education (Paris X – Nanterre), voir également son site personnel et son blog.
(3) En école élémentaire depuis près de 25 ans

Ce rapport biaisé à la notation est-il propre au premier degré ?

Absolument pas. On le retrouve à tous les niveaux de la scolarité et le poids des notes est à discuter au-delà du primaire. Simplement est-il, je crois, plus facile de se détacher de la notation et d’avoir une vision plus humaniste dans le premier degré que dans le second où l’on a forcément, une approche plus disciplinaire de l’enseignement et moins de temps à accorder à l’élève.

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