Enseignement des langues : la langue étrangère parlée par les professeurs est une sorte de dialecte

La revue internationale d’éducation de Sèvres publiée par le CIEP1 propose pour le mois d’avril un dossier consacré à l’enseignement des langues vivantes en Europe2. Michael Kelly, professeur de français à l’université de Southampton3, y commente le cadre européen de référence des compétences des professeurs de langue qu’il a élaboré. Il définit pour nous ce que pourrait être le profil du professeur de langue idéal.

Vous avez élaboré un cadre de référence pour un profil européen pour la formation des enseignants de langues étrangères. Actuellement dans quel pays d’Europe pourrait-on dire que la formation des enseignants de langue se rapproche le plus d’une formation idéale ?

La formation idéale n’existe pas, et les contextes dans les divers pays européens sont très différents. La Finlande est un bon exemple de formation réussie des professeurs de langue, mais le contexte est particulier : il y a deux langues nationales (le finnois et le suédois), la langue nationale est très peu parlée en dehors du pays, donc il y a un besoin d’ouverture très grand sur le monde, qui ne peut se faire que par une troisième langue.

Qui est l’anglais ?

Oui, en effet.

Généralement dans les pays scandinaves, les langues étrangères, particulièrement l’anglais, sont très bien parlées -contrairement à ce qui se passe en France. La formation initiale des enseignants de langue, qui n’arrivent pas ensuite à former convenablement les élèves, serait-elle en question ?

La formation des enseignants reste extrêmement théorique en France. Dans les concours nationaux, la pratique et l’efficacité de l’enseignement n’ont pas la place qu’ils devraient avoir. Le face-à-face avec les élèves n’est pas assez pris en compte. Il y a aussi un autre problème : la majorité des enseignants de langues étrangères en France sont des enseignants français.

Est-ce un problème spécifique à la France, et qui pourrait donc expliquer les mauvais résultats de l’enseignement des langues étrangères ?

Non, c’est le cas dans beaucoup de pays européens. Beaucoup de personnes en Grande-Bretagne ne parlent pas le français à l’issue de leur scolarité. Par ailleurs, moi-même étant professeur de français en Grande-Bretagne, je le vois bien, le français que je parle est plutôt formel, scolaire. Les enseignants de langue ont tendance à développer leurs normes et leurs valeurs, cela ne correspond pas à la langue parlée dans le pays. Et il faut noter aussi que dans les examens, les élèves doivent présenter une langue acceptée par l’examinateur plutôt qu’une langue acceptée par le natif. J’ai eu cette expérience lorsque j’étais assistant de langue en France : le professeur m’a interdit l’accès à ses classes, parce que j’enseignais un mauvais anglais ! Pour ce qui est de l’enseignement de l’anglais en France, on peut dire que l’anglais enseigné par les professeurs non anglais constitue une sorte de dialecte de l’anglais.

Mais en Finlande par exemple, est-ce que les professeurs de langue sont tous natifs du pays ?

Pas tous, mais les natifs dominent dans le supérieur certainement, dans le secondaire je ne sais pas. Mais ils font tous un grand effort de mobilité, je sais que les professeurs d’anglais par exemple font de longs séjours dans les pays anglophones. Il y a aussi un contexte historique, une tradition de l’apprentissage des langues, que l’on ne trouve pas dans d’autres pays, comme la France. Dans les pays nordiques le français fut pendant longtemps la langue de l’élite intellectuelle, tandis que le finnois par exemple était la langue des paysans. De plus, la Finlande est un pays bilingue (suédois). La langue maternelle n’est donc pas perçue de la même façon dans ces deux pays.

Un contact avec les natifs et de longs séjours dans le pays étranger sont donc les éléments indispensables pour faire un bon enseignant de langue. Mais sont-ils suffisants ?

Pour améliorer l’enseignement, les professeurs doivent comprendre la nature de la motivation pour apprendre une langue : en Finlande, nous l’avons dit, elle existe de fait pour pouvoir communiquer avec l’extérieur. Mais dans d’autres pays comme la France ou l’Angleterre, les enseignants doivent trouver des stratagèmes qui permettent de créer cette motivation. C’est à ce prix que leur enseignement pourra réussir.

La création de la motivation peut-elle passer par la dimension culturelle ?

Il y a dans chaque culture de quoi motiver les gens : littérature, musique –y compris populaire- ou même football. La culture au sens large offre beaucoup de possibilités d’intéresser les gens. Prenons l’exemple de l’espagnol : la culture de l’Amérique latine est très festive, plaît beaucoup aux jeunes. Festivals, carnavals, musique etc peuvent les attirer. Si l’on juxtapose cette dimension à la pratique et aux bases théoriques (grammaire, vocabulaire), alors on aura un enseignement réussi.



1) Le site du CIEP
2) Pour lire le sommaire de la revue
3) Il est aussi directeur de l’Ecole des Sciences Humaines de l’université et Officier des Palmes académiques.

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