Depuis qu’elle porte des lunettes noires, le regard des autres a changé. Et les doutes récurrents sur sa cécité « suspecte » se sont enfin estompés. « Je dois sembler plus aveugle comme ça ! », ironise-t-elle. Habituée dès son plus jeune âge à « faire comme les autres », Aurélie se serait bien passée des verres opaques et de la canne blanche « qui stigmatisent le handicap ». Oui, mais voilà : quand on parvient à suivre une scolarité normale, à obtenir des diplômes, à faire de la danse classique, à être coquette, à enseigner le français à des lycéens… à avoir une vie normale tout en étant non-voyante, « ça étonne, ça dérange » et les rumeurs, même impensables, ont la vie dure.

Mieux que les autres

« Mes parents ont toujours considéré la petite-fille que j’étais, jamais le handicap que je portais ». Née aveugle2 dans une famille de voyants, Aurélie reçoit la même éducation que son frère jumeau et sa jeune sœur. « Ecrire, faire du ski de fond, enfiler des perles… Je devais tout faire comme eux, sans aide particulière ». L’infime vision (1/4 de dixième) qu’elle acquiert à un seul œil, à l’âge de six mois, lui permet de distinguer les couleurs, les ombres, les formes et d’apprendre à lire « le nez collé à la feuille ». Scolarisée en primaire dans la même classe que son frère, elle s’éloigne du système classique en CE1, « à contrecœur pour trois années seulement », le temps d’apprendre le braille dans une école spécialisée. De retour en CM2 ordinaire, on lui installe un pupitre dont le plateau se relève et une lampe. L’instituteur prend l’habitude de lui tracer des lignes jaunes, visibles pour elle, sur son cahier pour l’aider à travailler comme ses camarades. Mais au fond d’elle-même, Aurélie veut faire mieux que ça. Alors, elle passe ses nuits à apprendre par cœur le contenu de ses manuels. Objectif : ne pas paraître malvoyante et surtout ne jamais hésiter en classe.



Naissance d’une vocation

Sans cesser de mémoriser à outrance, Aurélie poursuit sa scolarité dans le collège de son village. Et nourrit dès la sixième son envie d’enseigner. Refusant d’intégrer l’établissement spécialisé qu’on lui destine à partir de la quatrième « je n’avais aucun retard, bien au contraire et encore moins l’envie d’apprendre un métier pour aveugle », se heurtant au manque de souplesse de certains enseignants et aux brimades de quelques élèves qui lui « mettent des claques pour vérifier ma vue », la jeune fille obtient malgré tout son BEPC. Et tandis que son jumeau prend la route du lycée technique, Aurélie s’oriente en seconde littéraire. Hélas, à la fin de la terminale, elle perd peu à peu et définitivement la vue. Elle rate la mention au bac « à cause d’une épreuve de cartographie : la carte muette n’était pas à l’échelle habituelle ! ». Inscrite à la fac de lettres de Reims, l’étudiante feint, encore un temps, d’être comme les autres et à défaut de pouvoir lire, apprend les textes classiques à partir de bandes sonores. En licence, elle fait la demande d’un chien guide3 et se résout à adopter la canne blanche. Elle profite de l’année de la maîtrise pour préparer le concours du Capes… qu’elle obtient du premier coup ! « Et à l’époque, les quotas d’admission pour étudiants handicapés n’existaient pas ».

D’un combat à un autre

A l’IUFM, ce sont les stages qu’elle préfère. Si elle soupçonne l’institution de vouloir la décourager, elle ne trouve pas non plus de réconfort du côté de ses collègues. « Déceptions, trahisons, injustices, abus, emprises… », pour elle la période est « traumatisante », elle n’en dira pas plus, mais l’écrira plus tard. Déterminée, Aurélie obtient sa titularisation en 1994. Après un passage au lycée Marc Chagall, à Reims, elle fait sa rentrée au lycée Sévigné de Charleville-Mézières où elle enseigne le français, aujourd’hui encore, avec bonheur. Dans sa classe équipée d’un vidéo projecteur et d’un ordinateur à reconnaissance vocale, elle est secondée par une AVS4 qui lui lit les copies, remplit le cahier de texte, surveille les élèves… Pour ne pas avoir connu que des auxiliaires aussi compétents, Aurélie réclame qu’un statut particulier soit accordé à ces personnels, « ainsi qu’une formation et une rémunération adéquates ». Elle plaide en outre pour que les enseignants aveugles ou déficients visuels5 rencontrent systématiquement leur AVS avant la rentrée scolaire. « Il en est de même pour les élèves en situation de handicap qui ne doivent en aucun cas attendre plusieurs semaines ni même plusieurs jours avant d’avoir un AVS à leurs côtés, mais faire leur rentrée avec lui ! Je suis convaincue que la scolarisation en milieu ordinaire est la meilleure solution pour ces enfants. A condition qu’on leur donne les aides adaptées et que les enseignants soient eux-mêmes plus à l’aise avec le handicap ».


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Max Milo éditions, septembre 2007. Elle rédige également un conte en ligne, à découvrir ici.
(2) Elle souffre de la maladie de Peters qui se traduit, entre autres, par une opacité de la cornée.
(3) Qu’elle obtiendra deux années plus tard et qui l’assistera dans ses premières années d’enseignement
(4) Auxiliaire de vie scolaire
(5) On en compte 136 actuellement en exercice.