Jérôme Ragon : dans ‘Jacques ou la soumission’, Jacques, c’est Ionesco

Il est Jacques, héros des deux pièces de Ionesco actuellement à l’affiche au théâtre de l’Athénée1. Dans Jacques ou la soumission, L’avenir est dans les oeufs2, Jérôme Ragon incarne avec brio le personnage clef de ces deux pièces. Il revient avec nous sur la langue extraordinaire de Ionesco et l’énergie très forte qui se dégage de la mise en scène de Laurent Pelly.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ces pièces et vous a donné envie de les jouer ?

En janvier 2007, Laurent Pelly m’a appelé, en me disant, « lis ces deux pièces, ça risque de te plaire ». Après avoir lu seulement la première, je lui ai dit oui, à cause de la grande scène de séduction entre Roberte et Jacques, à la fin de Jacques et la soumission. J’ai été littéralement emporté par la langue, par sa force d’évocation.

Cette scène en particulier a été le déclencheur ?

Oui, j’ai vraiment « halluciné » en lisant ça. Cette scène emmène dans des zones du conscient et de l’inconscient auxquelles il est difficile de résister. Elle hypnotise. Les deux pièces sont également des pièces incroyables de groupe. Elles sont écrites quasiment comme des partitions. Ionesco a une écriture musicale, que ce soit par le jeu des rythmes, des sonorités. Dans une interview, un journaliste demandait à Ionesco au sujet de cette pièce : mais c’est une pièce poétique ?. « C’est une pièce mathématique, métaphysique, mais certainement pas poétique » a-t-il répondu. Ionesco est un immense poète, et je ferais le distinguo entre une pièce poétique, cela est réducteur, et la pièce d’un poète. La pièce d’un poète elle, au contraire, est caractérisée par le pouvoir évocateur de la langue et sa destructuration, qui est un des moteurs de la poésie.

On passe sans cesse de la comédie à la tragédie dans ces deux pièces, à cause précisément de cette destructuration du langage, de ces mots sans cesse recréés. En tant qu’acteur, quelle tonalité avez-vous privilégiée ?

Je ne crois pas qu’il faille donner une préférence à quoi que ce soit dans un texte comme celui-là. De toute façon, une chose était essentielle pour Laurent : le texte passait avant le jeu. Car si le jeu est trop forcé, il passe avant la langue, il l’annihile totalement. Laurent nous a fait aussi beaucoup travailler sur la réminiscence, tous ces éléments de notre histoire qui nous constituent. Ces éléments justement sur lesquels on met des mots, mais des mots qui, chez Ionesco, ne correspondent plus aux situations auxquelles on pense. La mère par exemple, ne dit pas à son fils, « tu es un monstre », mais « tu es un mononstre ». Ou encore le mot « concurremment », qui déclenche les pleurs de la famille. Enfin, même si le langage a été mis en avant dans la mise en scène, tout n’est pas résolu. Elle s’appuie sur la force de conviction du jeu de l’acteur et aussi sur la capacité du spectateur à reconstruire le sens lui-même. Il est pleinement actif durant toute la représentation.

Mais bien que le travail sur la langue soit prééminent, il y a pourtant des personnalités nettes qui se dessinent, Jacques, sa mère, son père, sa soeur… Paradoxalement, le langage désarticulé, absurde, crée bien des personnalités ?

Bien sûr, mais ce sont des archétypes, un peu comme les personnages de la commedia dell’arte. Ionesco avait des types en tête lorsqu’il a écrit ces pièces. En l’occurrence, les personnages de la mère et du père de Jacques ont été pour une part inspirés de ses propres parents. Il faut savoir aussi que nous avons choisi de ne pas travailler sur un jeu psychologique. Le texte est tellement fort que souvent le dire suffit.

Les personnages étant façonnés par le langage uniquement, cela exclut en effet toute psychologie et les rend difficiles à cerner…

Oui, et il y a dans notre travail, une volonté de conserver une certaine ambiguïté des personnages, de ne pas pouvoir décider s’ils sont entièrement bons ou mauvais.

Pourriez-vous nous donner justement deux ou trois répliques qui vous semblent le plus caractériser votre personnage ?

Je me suis aperçu récemment que les deux phrases les plus importantes étaient la première et la dernière de Jacques dans Jacques et la soumission. Elles résument le personnage à elles seules. « C’est facile de parler, ce n’est même plus la peine » dit-il ainsi à la fin de la pièce, alors qu’il avait commencé par « Mettons que je n’ai rien dit ».

Mais ce personnage n’est-il pas aussi victime d’une certaine façon du destin ? Car s’il réussit à se jouer des conventions du langage, il échoue face aux conventions sociales. Il tord le cou aux mots, mais pas aux conventions familiales.

Dans la manière dont nous jouons la pièce en tous cas, Jacques n’est pas considéré comme une victime. Cela est différent dans la pièce originelle où Jacques est totalement isolé des autres, quasiment autiste. D’autre part, la pièce de Ionesco indique que tous les personnages doivent être masqués et très fortement grimés, tandis que Jacques lui, doit être normal. Dans la mise en scène de Laurent, Jacques fait pleinement partie de la famille. Il a le même maquillage que les autres. Il utilise d’ailleurs le même langage que sa famille, et dans sa révolte de toute façon, il parle comme eux. Il est aussi monstrueux qu’eux.

Jacques ou la soumission, Jacques le Fataliste : pourrait-on établir un parallèle ? Celui de deux personnages homonymes ancrés dans des genres littéraires « cassés » (le drame pour Ionesco et le roman pour Diderot) et pris dans un certain déterminisme ?

Je ne connais pas suffisamment Diderot pour pouvoir faire ce rapprochement. Un rapprochement a été fait, contemporain des deux pièces de Ionesco, avec le texte de Vitrac, Victor ou les enfants au pouvoir. Ce que je sais en tous cas, c’est que Jacques, c’est Ionesco. Comme lui dans Journal en miettes, Jacques dit « je suis né à l’âge de 14 ans ». Comme Ionesco, à partir de ce moment-là, il comprend ce qu’est la mort, il est hanté par elle, ce qui fait dire à sa soeur dans la pièce : »tu es chronométrable ». Autre similitude : la mère de Jacques tient des propos dans la pièce qui pourraient être ceux de la propre mère de Ionesco. Elle lui dit en effet : « On parlera de toi dans les journaux ». Et elle le traite d' »actographe ». Qu’est-ce qu’un « actographe », sinon celui qui écrit les actes ? Y’a-t-il plus belle définition du dramaturge ?

                                   Propos recueillis par Sandra Ktourza



1) Jusqu’au 5 avril à Paris au théâtre de l’Athénée, puis du 28 mai au 5 juin à Toulouse, au Théâtre National de Toulouse.
2) Pour lire
le résumé de la pièce 

Pour travailler en classe

Sur le site du théâtre de l’Athénée, un dossier pédagogique très complet sur les deux pièces est en ligne.

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