A quoi aspirent les familles immigrées pour les études de leurs enfants ?

Dans l’une de ses dernières études1, la sociologue Yaël Brinbaum2 se penche sur les ambitions et les désillusions scolaires des familles immigrées. En partant des données fournies par le ministère de l’Education nationale3, elle met en balance les attentes des parents et les parcours effectifs des enfants.

Votre étude démontre la supériorité des aspirations éducatives des familles immigrées sur celles des Français d’origine. Comment l’expliquez-vous ?

A milieu social identique, les parents immigrés ont en effet des ambitions scolaires plus élevées pour leurs enfants que ceux d’origine française. Les aspirations éducatives font souvent partie du projet migratoire. La réussite scolaire est perçue, par les familles immigrées, comme un moyen d’intégration et de mobilité sociale ascendante dans le pays d’accueil. Pour elles, la « réussite » de la migration passe notamment par la réussite de la scolarité des enfants. Ce phénomène a largement été démontré par des études américaines.

Vous distinguez plus précisément les ambitions des familles d’origine maghrébine de celles d’origine portugaise. Sont-elles si différentes ?

Nous nous sommes intéressées à ces deux populations immigrées parce que ce sont les plus représentées en France. Globalement, les familles maghrébines aspirent à ce que leurs enfants suivent de longues études. Elles prisent les filières secondaires générales et envisagent les diplômes de l’enseignement supérieur. A l’inverse, les parents portugais projettent davantage leurs enfants dans des études professionnelles ou technologiques débouchant plus rapidement sur la pratique d’un métier. Ces deux tendances s’expliquent par l’origine sociale des familles, leur propre passé scolaire, leur rapport au travail et leur expérience en France. Globalement, les Portugais ont davantage fréquenté l’école, sont le plus souvent en activité, alors que de nombreuses mères maghrébines n’ont pas été scolarisées et que les pères subissent davantage l’épreuve du chômage. Tout comme les jeunes d’origine maghrébine d’ailleurs… Les parents anticipent alors les difficultés rencontrées sur le marché du travail.

Vous parlez également de « ruptures et continuités »…

Lorsque l’on interroge les jeunes d’origine maghrébine, on constate que les aspirations scolaires très élevées des parents sont transmises aux enfants qui, dans 80% des cas, envisagent des études supérieures. La volonté d’éviter des conditions de vie difficiles, d’anticiper la discrimination se transmet d’une génération à l’autre. Il y a donc continuité. Les jeunes d’origine portugaise sont plutôt dans une forme de rupture avec les aspirations parentales. Certes, ils valorisent les filières professionnelles, mais ne veulent pas pour autant se contenter du bagage minimum. Nombre d’entre eux visent des études universitaires et un niveau bac+2, atteint par le biais des BTS notamment. On peut parler alors d’une translation des ambitions.

L’influence des aspirations éducatives sur les parcours et les performances scolaires est-elle vraiment déterminante ?

La notion de déterminisme est un peu forte. Cela étant, les aspirations des familles jouent un rôle dans les parcours scolaires des jeunes. Qui, à niveau social comparable – même s’ils connaissent pourtant davantage de difficultés (en début de parcours essentiellement) que leurs camarades d’origine française – cherchent ensuite à se maintenir dans le système et persévèrent, quitte à aller dans des filières technologiques. Mais il n’y a pas d’effet mécanique. La réussite de la scolarité de ces enfants est à la mesure des ambitions parentales à condition que ces aspirations de départ s’accompagnent d’un investissement familial, d’un soutien, d’un encouragement. Si la pression est trop forte, si le décalage entre les souhaits et les moyens ou encore entre les souhaits et la réalité des parcours, est trop important, alors cela peut engendrer des désinvestissements, des frustrations, voire des désillusions.


                       Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


1) « D’une génération à l’autre, les aspirations éducatives des familles immigrées : ambition et persévérance », étude coécrite 2005 avec Annick Kieffer (Centre Maurice Halbwachs, CNRS).
2) Enseignante chercheuse à l’IREDU (Institut de Recherche sur l’Education), et chercheuse associée au Centre Maurice Halbwachs.
3) Panel 95-2002 (DEP, MEN) qui a suivi les élèves entrés en 6e en 1995 pendant toute leur scolarité.

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