Albert Fert : il faut créer des pôles d’excellence en sciences, plus adaptés à la recherche

Pour Albert Fert, Prix Nobel de physique 2007, la recherche scientifique française est de qualité. Mais de grandes réformes sont indispensables, en particulier pour ce qui est du statut des enseignants-chercheurs. Albert Fert, notre sociétaire, a accepté, avec une très grande gentillesse, de nous livrer son analyse.

La CASDEN s’implique de plus en plus dans l’aide à la recherche : aide aux projets de recherche de doctorants, aux jeunes thésards, à la Bourse du jeune Chercheur, mais aussi à certains laboratoires tel l’Institut d’Alembert, inauguré en 2007. Dans la recherche scientifique actuelle, outre l’aide aux jeunes chercheurs, quels sont les besoins de soutien financier les plus importants ?

Les jeunes chercheurs ne connaissent pas forcément ces possibilités de bourses pour le financement de thèse. C’est intéressant, car le nombre de bourses d’allocation de doctorat du ministère a diminué depuis quelques années et d’autres financements sont utiles. Par ailleurs, on s’oriente avec la loi LRU vers la création de fondations, et là aussi, une aide à leur financement serait bienvenue. Des projets de création de fondations en partenariat avec l’Académie des Sciences sont par exemple en cours.

Vous êtes Prix Nobel de physique. Pour vous, comment se porte la physique en France ? Pour améliorer le statut du chercheur, faudrait-il « mettre l’université au centre du dispositif de recherche », comme l’a proposé Nicolas Sarkozy le 28 janvier dernier ?

La recherche en physique et en général en sciences est de qualité en France. Il y a une tradition de recherche scientifique dans notre pays. Il y a eu, depuis 1990, 4 Prix Nobel de physique français, ce qui place la France à peu près au même rang que l’Allemagne et au dessus de l’Angleterre. Si l’on considère l’Europe dans son ensemble, elle compte un nombre de Prix Nobel scientifiques qui est inférieur à celui des Etats-Unis, mais il n’y a pas de réelle disproportion… Pour ce qui est de l’université, elle n’est pas pour l’instant au centre du dispositif de recherche. La recherche de qualité s’effectue en général dans des unités mixtes associant université et CNRS, mais c’est plutôt le CNRS qui joue un rôle moteur dans la politique scientifique et donne les impulsions décisives. Il faut souligner que les enseignants-chercheurs sont maintenant submergés par le travail lié aux charges d’enseignement, augmenté du fait du nombre croissant d’étudiants chaque année. Le nombre d’heures d’enseignement est triple du nombre que j’avais à mon début de carrière et qui m’a permis de devenir le physicien que je suis. Pour les enseignants-chercheurs de science d’aujourd’hui, la compétition avec les universitaires des universités américaines, par exemple, est devenu difficile.

Selon vous, il n’est plus possible de concilier tâches d’enseignement et de recherche ?

Difficilement possible en science. Il faut espérer qu’avec l’autonomie des universités, il va être possible de faire émerger des pôles d’excellence, davantage adaptés à la recherche.

C’est d’ailleurs l’objet du plan campus lancé le 6 février dernier par Valérie Pécresse…

La complémentarité entre d’une part des universités accueillant et orientant les étudiants sortant du baccalauréat et une recherche moins ambitieuse, et d’autre part des universités d’enseignement et de recherche de haut niveau, est pratiquée dans de nombreux pays, l’Allemagne par exemple, avec ses universités d’excellence ou les USA. Il faut être conscient du fait qu’en sciences, il est vraiment difficile d’être à la fois chercheur et d’enseigner dans les conditions actuelles des universités. Un chercheur doit passer des heures en laboratoire, parfois des nuits entières, c’est très lourd. Le gouvernement envisage la création de postes de chercheur-enseignant rattachés au CNRS et à une université et qui, engagés dans des projets ambitieux, feront peu d’heures d’enseignement pour lancer leur projet, et pourront ensuite choisir soit une fonction d’enseignant-chercheur, soit la recherche à plein temps.

Vous évoquiez tout à l’heure la création de pôles d’excellence. Votre domaine de recherche y trouverait naturellement sa place. Pouvez-vous nous le décrire en quelques mots ? Quels sont les autres domaines de pointe de la physique en France, qui auraient également toute leur place dans de tels pôles ?

Mon domaine est celui de la spintronique, il s’agit d’un nouveau type d’électronique qui est la base de très nombreuses applications. Il s’intègre plus largement dans le domaine des nanosciences. D’autres exemples de domaine de pointe en France sont la physique atomique, notamment les recherches sur les atomes froids, ou encore la physique et la chimie moléculaires.

Existe-t-il actuellement dans le monde un lieu qui soit une sorte d’eden pour un chercheur en physique ?

Si l’on prend le critère du salaire, la France n’est pas très attirante. Si l’on considère plutôt le critère des moyens dont peuvent bénéficier les chercheurs, dans chaque pays la situation est diversifiée. En Allemagne par exemple, les meilleures places semblent les instituts Max Plank. Aux Etats-Unis, tout dépend de l’université, mais il est vrai qu’au sein des très bonnes universités, les chercheurs travaillent dans d’excellentes conditions. Au Japon, les financements des meilleurs laboratoires sont aujourd’hui excellents. En France, je le répète, la recherche est de qualité et le CNRS a une politique clairvoyante. En France aussi la situation est diversifiée.

En dehors de la physique, avez-vous d’autres passions ?

Au départ, je ne me destinais pas à la physique. J’étais attiré par l’art, je faisais de la photo et j’ai même fait un film. J’adore le cinéma et le jazz, et j’ai toujours été sportif. Je suis passionné de rugby, j’ai d’ailleurs pratiqué ce sport pendant 20 ans. Et actuellement, je fais du windsurf et des randonnées en montagne.

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