Jean-Yves Lazennec : dans Voyage en Sicile, on découvre un Pirandello méconnu

Jean-Yves Lazennec est le metteur en scène de Voyage en Sicile*, actuellement à l’affiche à l’Athénée-Théâtre. Il nous présente Pirandello sous un angle inédit et captivant, en particulier pour les plus jeunes.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de monter ces deux pièces, et aviez-vous déjà travaillé auparavant sur Pirandello ?

J’avais déjà monté auparavant Cédrats de Sicile, j’avais une première mouture, et j’ai eu envie d’approfondir ce travail. Pour cela, une autre pièce, L’Homme à la fleur dans la bouche, s’est imposée. Par ailleurs, je me suis rendu compte que Pirandello était finalement mal connu en France. On assimile son théâtre au « pirandellisme », c’est-à-dire à un théâtre marqué par une forme de théâtre dans le théâtre, par une façon de poser des questions sur la nature de la représentation, des personnages, de la réalité de la fiction ou de la réalité de la réalité…
Mais ce théâtre, s’il est très intéressant à lire et à étudier, n’est plus forcément de nos jours passionnant à regarder, et il peut tomber dans le cliché. Or ces deux pièces font partie d’un tout autre répertoire, elles viennent du grand répertoire de Pirandello, c’est-à-dire de ses nouvelles. Pirandello n’a commencé en effet à écrire du théâtre qu’à l’âge de 44 ans, il est novelliste au départ, il a écrit beaucoup de romans aussi. Ce qui me passionne ici, c’est qu’on est au cœur de son écriture, car ces deux pièces sont au départ des nouvelles, qu’il a ensuite transposées en pièces de théâtre.

Oui, ce sont d’ailleurs des pièces en un acte, ce n’est pas un hasard, cette forme est très proche de celle de la nouvelle…

C’est tout à fait exact.

Ces deux pièces, outre leur forme, sont unies aussi par leur rapport particulier à la temporalité, une temporalité marquée par l’impossibilité de vivre le présent.

Dans les deux cas en effet, il s’agit d’un train qu’il ne fallait pas prendre et d’un train qu’il aurait fallu ne pas rater. Les deux pièces sont marquées par une double impossibilité : la vanité d’être fidèle à soi-même et celle d’être fidèle aux apparences. Et par la douleur d’être en accord avec soi au moment où l’on est dans l’action : comment trouver cet accord lorsque l’on est en sursis, comme c’est le cas pour L’Homme à la fleur dans la bouche ou lorsque l’on est prisonnier du passé, comme Micuccio ? Mais le théâtre justement dépasse cette temporalité, car dans la représentation, il faut être présent au présent, c’est cela sa force.

Les deux pièces montrent aussi la solitude absolue des personnages, accentuée par votre mise en scène, comme par exemple lors du repas entre Martha et Miccucio, qui dînent isolés dehors sur une table de fortune, alors qu’une soirée somptueuse et bruyante se déroule en arrière-plan…

Il y a d’un côté la surcharge, de l’autre le dépouillement. J’ai d’ailleurs modifié un peu les indications scéniques de L’Homme à la fleur dans la bouche : dans le texte de Pirandello, la pièce avait lieu autour de deux tables dans un café, les bagages étant à la consigne. Or dans ma mise en scène, les bagages sont sur le plateau, afin que l’on voit bien toutes ces vanités, toutes ces futilités… Pourtant, même dans cette pièce, la solitude n’est pas absolue. L’Homme à la fleur dans la bouche ne monologue pas : il a besoin de la présence de l’autre, même si l’autre ne s’exprime pas. Cette pièce serait inconcevable avec un comédien seul sur scène, ce serait un contre-sens total. L’appel à autrui, la quête de l’autre, caractérisent le théâtre de Pirandello.

Finalement, ces pièces sont tragiques, pourtant, le tragique est contrebalancé par de nombreux éléments. Les titres des œuvres tout d’abord, légers et poétiques, ou encore l’outrance de certains personnages, tels Teresina…

Je ne suis pas d’accord avec vous : Teresina n’est pas un personnage outré ! Elle correspond parfaitement à ce qu’étaient les chanteuses lyriques à l’époque. Si vous lisez les portraits de chanteuses lyriques de Giovanni Verga, grand auteur sicilien, aîné et modèle de Pirandello, elles sont représentées ainsi. Et Teresina conserve toute sa fragilité. Pour ce qui est des titres des pièces, c’est l’élégance de l’auteur. Il a d’ailleurs allégé le titre de L’Homme à la fleur dans la bouche, par rapport au premier titre auquel il avait pensé, qui était Mort sur soi. Quant au cédrat, il dégage un parfum acide et sucré à la fois…

Et le jeune public, plus particulièrement scolaire, qu’est-ce qui pourrait le plus le toucher dans l’étude de ces pièces ?

La surprise.



* Voyage en Sicile, deux pièces en un acte de Luigi Pirandello, L’Homme à la fleur dans la bouche, Cédrats de Sicile, jusqu’au 23 février

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