Thibault Lanxade : ‘les manuels scolaires donnent une image incomplète, pessimiste et orientée de l’entreprise’

Si l’entreprise souffre d’une mauvaise image auprès des jeunes, c’est à cause de l’école. Telle est la conclusion d’une étude1 qui a provoqué l’ire des professeurs d’économie. Thibault Lanxade, auteur du rapport et président de Positive Entreprise2 s’explique.

Selon votre étude, les manuels scolaires véhiculeraient une « image incomplète, pessimiste et orientée » de l’entreprise. Comment êtes-vous arrivé à de telles conclusions ?

On est parti du constat que notre taux de précarité chez les jeunes et le taux de chômage chez les 15-25 ans est l’un des plus forts d’Europe. Nous avons eu envie de regarder d’un peu plus près comment on préparait les jeunes à entrer dans la vie active. Pour cela, nous avons effectué un scan de tous les manuels scolaires de seconde (où l’enseignement de l’économie est optionnel, ndlr), et plus particulièrement sur deux ouvrages les plus utilisés : le Bordas et le Bréal. On a regardé les programmes puis les manuels. Dans les programmes, j’ai été surpris que l’on aborde l’entreprise seulement par ses aspects macroéconomiques et absolument pas microéconomiques. Il aurait été plus intéressant, selon moi, de parler des différents acteurs de l’économie, plutôt que de ses dysfonctionnements, comme le chômage ou le déclassement. Qui, bien sûr, ont aussi leur importance. Concernant les manuels scolaires, je sais qu’ils ne représentent pas toujours les cours stricto sensu du professeur d’économie et social, qui s’appuie sur d’autres matrices. Mais, ce qui me choque le plus, c’est le déséquilibre entre les sujets comme la pénibilité au travail ou le chômage, et des notions comme l’entreprenariat, la réussite individuelle, l’épanouissement au travail, la performance collective, qui ne sont pas mis en évidence. Et quand ça l’est, c’est de manière caricaturale. Exemple : le jeune de banlieue issu de l’immigration, qui monte une boulangerie. Ca ne résume pas l’entreprenariat ! Par ailleurs, je suis étonné que l’on remette en cause l’économie de marché, en faisant croire qu’il existe d’autres alternatives.

Rien de neuf, donc. Puisque déjà en 2006, le Medef recommandait une révision des manuels scolaires…

Pour nous, il n’y a pas de rapport avec ce qu’avait pu exprimer le Medef. Nous avons effectué un travail, qui est perfectible. Il est jugé peu académique par les représentants des enseignants. Ce que je peux comprendre. Mais je tiens à préciser que nous ne sommes pas manipulés. (Positive Entreprise n’appartient pas au Medef, précise Thibault Lanxade qui admet travailler, à titre personnel à la commission nouvelle génération au Medef, ndlr).

Y a-t-il une part de responsabilité de la part des professeurs d’économie qui relaieraient cette vision, sans recul ?

Je suis surpris que l’on ait déplacé le débat sur une critique de l’enseignement de cette matière ou des enseignants eux-mêmes. Vous n’imaginez pas combien de lettres j’ai reçues de la part des enseignants qui se sentent attaqués. Tout ça parce qu’il y a eu un amalgame. Nous sommes tout à fait prêts à reconnaître ce que fait la grande majorité des professeurs d’économie et social. Mais si les manuels ne sont pas adaptés à cette grande majorité, modifions-les ! Faisons en sorte qu’ils soient plus en phase avec les réalités actuelles. Voilà ce que nous disons.

En guise de solution, vous préconisez la participation des chefs d’entreprise dans l’écriture des manuels. N’y a-t-il pas un risque de lobbying sur leur contenu ?

Je fais confiance aux professeurs dans leurs façons de rédiger les manuels. C’est leur job, pas le mien. Il est néanmoins dommage que les acteurs économiques ne soient pas consultés. Alors qu’ils sont en prise directe avec la réalité. Pourquoi ne pas les solliciter ?

Vous dites « souhaiter faire progresser le débat et proposer aux membres de l’APSES 3 de mener un dialogue direct et ouvert sur le sujet ». Pourquoi refusent-ils le débat ?

Visiblement, on a du mal à se comprendre. Quand je vois les sites des uns et des autres, à aucun moment, les propositions que nous avons faites n’ont fait l’objet de réponses concrètes. En revanche, il y a eu beaucoup de dénigrement sur notre étude. Ils se sont bornés à dire qu’elle était de mauvaise foi etc. On aimerait parler de ces propositions, en débattre. Nous avons écrit nombre de communiqués pour tendre la main à l’Apses. Je me suis même rendu à leur conférence, mais on ne m’a pas donné la parole. Il y avait un représentant du Medef, et peut-être ne voulaient-ils pas faire intervenir un second intervenant. Or, je précise que je ne suis pas un représentant de l’organisation patronale. Le problème est de savoir pourquoi les ouvrages choquent les managers. Tant qu’on ne se mettra pas autour d’une table pour en parler, les choses n’avanceront pas. Une commission vient d’être créée4. Dont acte. Attendons les résultats.

                                                     Propos recueillis par Lise Bollot


1)
: Cette étude est lisible dans son intégralité sur ce lien.
2) : Site de Positive Entreprise, association qui milite pour le rapprochement des jeunes et de l’entreprise.
3) : Association des professeurs de sciences économiques et sociales.
4) : A la suite de cette polémique, le ministère de l’Education nationale a mis en place un groupe de travail, constitué d’enseignants et d’universitaires et présidé par Roger Guesnerie afin de passer « au crible le contenu des manuels d’ici à la fin mai (…), jugés peu favorables à l’entreprise par les milieux patronaux ».

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