Pourquoi préconiser la scolarisation obligatoire dès l’âge de 3 ans ?

Si les mères laissent leurs enfants à l’école dès l’âge de 2 ans, c’est qu’elles n’ont pas les moyens de se tourner vers d’autres modes de garde satisfaisants. La question de l’accueil n’a absolument pas été prise en compte, tant par la droite que la gauche. Et, face à cette pénurie de solutions, l’école a accepté d’accueillir les petits de 2 ans. Or, en faisant cela, on dévoie la vraie mission de l’école qui est d’éduquer et non d’être une garderie. Je connais la rengaine selon laquelle il vaut mieux que les enfants soient à l’école plutôt que dans un environnement éloigné de la culture et de la langue française. Sauf que, contrairement à ce que l’on dit, ce sont les enfants issus de classes moyennes et hautes qui entrent à la maternelle dès l’âge de 2 ans. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut se désengager progressivement de la scolarisation à 2 ans. Pour que la maternelle devienne une école à part entière, comme les autres, c’est-à-dire obligatoire dès 3 ans révolus.

Vous dites que « l’école maternelle fait illusion à certains enseignants qui pensent créer une pédagogie active et efficace fondée sur l’interaction, la participation, l’action en classe… ». N’est-ce pas là une attaque en règle contre les méthodes de travail des enseignants ?

En rompant avec la pédagogie frontale et verticale, en mettant en œuvre certains principes de l’école Freinet, l’école maternelle a été extrêmement novatrice. Mais aujourd’hui, cette liberté pédagogique ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’objectifs précis, d’une progression et d’une vérification des apprentissages. Je peux comprendre que certains enseignants prennent mal le fait que nous affirmons clairement qu’il y a une dérive de l’école maternelle. Mais si l’on s’appuie sur les rapports de l’inspection, on voit, par exemple, qu’un enfant en moyenne et grande section de maternelle ne bénéficie que d’une demi-heure par semaine d’atelier encadré par son enseignant ! En sachant que l’atelier « logique mathématique » est considéré avec autant d’importance que l’atelier « pâte à modeler » ! Quand on se rend compte du temps pris par toutes les activités périphériques (sieste, habillage, toilettes, récréation qui dure trois fois le temps nécessaire…), on ne peut que constater cette dérive.

Cette réforme en profondeur doit passer, selon vous, par une formation spécifique pour les enseignants de maternelle.

L’enseignant qui prend en charge des adolescents et celui qui s’occupe de petits enfants ne font pas le même métier. Il faut donc différencier la formation, et ce, dès la première année d’IUFM. Ainsi, un enseignant qui voudrait travailler en maternelle aurait un module obligatoire d’au moins 50 heures. Celui-ci porterait sur les progressions disciplinaires liées au niveau envisagé, et sur une connaissance plus approfondie des enfants de cette tranche d’âge. Ce module rentrerait également dans le cadre de la formation continue.

Concernant l’expression orale, vous mettez en cause, non pas les méthodes de lecture, mais le manque de vocabulaire chez les élèves. Comment y remédier ?

On a cru qu’il suffisait de lire ou de faire lire les élèves pour acquérir du vocabulaire. Or, cela ne suffit pas. Pour comprendre un texte où il y a des mots qu’il ne comprend pas, l’enfant a besoin de connaître suffisamment de mots dans ce texte pour en saisir l’intégralité. C’est donc toujours ceux qui ont le plus de connaissances en vocabulaire qui saisissent le mieux le texte. Des études montrent que les enfants acquièrent et fixent les mots de manière plus forte et en plus grand nombre quand ils ont des espaces spécifiques de travail sur le vocabulaire plutôt que lorsqu’ils lisent.

Le rapport est qualifié par l’Unsa3 de « composite, à la rigueur scientifique incertaine », de plus les « affirmations (y sont) parfois péremptoires », et « le peu de connaissances des pratiques réelles des enseignants y est frappant ». Que répondez-vous à ces attaques ?

Je rappelle que la commission du rapport était notamment composée de 3 inspecteurs de l’Education nationale et de spécialistes de l’enfant. Et il n’y a pas une affirmation dans ce rapport qui ne soit pas fondée sur des observations directes ou indirectes. Je suis prêt à discuter pas à pas de toutes les analyses et propositions de cette enquête.

                                                 Propos recueillis par Lise Bollot


1) Alain Bentolila est professeur de linguistique à l’université Paris V
2) A la demande de Xavier Darcos, Alain Bentolila a été missionné pour diriger ce rapport sur l’école maternelle. Il a été remis au ministre le 19 décembre 2007.
L’intégralité du rapport est disponible sur le site du café pédagogique.
3) Site de l’Unsa-Education