Eran Kolirin : Mon film est un acte contre la gravité

A l’occasion de la sortie cette semaine du film La visite de la fanfare 1, Prix de la Jeunesse à Cannes, Eran Kolirin, réalisateur israélien, nous a accordé un entretien. Dans son film drôle et touchant, il aborde les relations israélo-arabes, en déjouant toutes les attentes du spectateur…

L’histoire racontée dans votre film (celle d’une fanfare égyptienne qui s’égare dans une ville perdue aux fins fonds du désert israélien) est-elle inspirée d’un fait réel, ou d’un élément lié à votre histoire personnelle ?

Mon film a été inspiré par le livre d’un écrivain égyptien, Ali Salem, qui est venu en Israël et a écrit un livre sur son voyage. Dans le premier chapitre de son livre, il décrit comment il s’est égaré en voiture. C’était la première fois qu’il venait en Israël et au lieu de se rendre à Tel Aviv, il est arrivé à Natanya (une autre grande ville d’Israël ndlr). Au cours de la nuit et de la journée qui ont suivi son arrivée, il a eu une conversation avec le réceptionniste de l’hôtel, où il avait fini par se retrouver, au sujet de toutes les petites choses sans importance qui lui étaient arrivées parce qu’il avait perdu son chemin. Toutes ces petites choses ont un charme immense.

Parlons un peu des personnages principaux, Dina (habitante de la petite ville israélienne, vivant seule, qui héberge Tewfik) et Tewfik (chef de la fanfare). Ces deux personnages sont très proches, parce qu’ils ont une souffrance en commun. Dina ne peut avoir d’enfant et Tewfik a perdu sa femme et son fils. D’ailleurs, peu à peu, ils se confient l’un à l’autre et révèlent ce qu’ils sont vraiment, très loin de l’image forte qu’ils ont au début du film. Ils se ressemblent, au point que Dina finit par dire : « Ma vie est un film arabe ». Pourquoi sont-ils si semblables ? Est-ce un hasard et cette similitude est-elle symbolique ?

Je joue en effet avec cette référence incessante au cinéma arabe dans mon film, qui est aussi une source d’inspiration. Ce thème de la présence-absence parcourt le film, car j’ai voulu montrer que ce cinéma autrefois si important en Israël, y avait aujourd’hui complètement disparu. L’histoire de Tewfik, en arrière-plan du film, est typiquement celle d’un film classique égyptien. L’histoire de la relation entre le père et le fils est en effet un des thèmes récurrents du cinéma égyptien. Pour en revenir à Dina et Tewfik, ils échangent leurs histoires. Elle dit: « j’aimerais revivre cette nuit à nouveau comme dans le cinéma égyptien ». Pour lui, c’est son histoire personnelle, pour elle, c’est un mélodrame égyptien. Ce sont des personnages intéressants à cause justement de leur douleur. Ils semblent forts tous les deux, mais en réalité, ils ne le sont pas, ils sont donc très proches… Personne n’est intéressant s’il est fort. Ce sont ses faiblesses qui rendent attachant un personnage. Le film exploite cette sorte de contradiction permanente présente chez tous les personnages, faibles et forts à la fois, tout comme il exploite le contraste entre l’arrière-plan monochrome de cette ville du désert, et les costumes rutilants de cette fanfare.

Mais le lien qui s’établit entre Dina et Tewfik n’est-il pas tout de même hautement symbolique ? L’arrière-plan de votre film, ce sont les relations israélo-arabes. Or dans votre film, les ennemis d’hier deviennent des amis…

Ils ne sont pas ennemis ! La région est comme une gigantesque scène de théâtre, sur laquelle chacun, Egyptiens ou Israéliens, doit tenir son rôle. En s’égarant, mes personnages bousculent ces rôles bien établis, ils doivent abandonner leurs réflexes et leurs préjugés.

Le contexte politique est donc complètement absent ?

Le contexte oui, mais le film n’en est pas moins politique. Seulement, les choses sont suggérées. J’estime que souvent, il est plus fort de ne pas montrer que de montrer : le spectateur arrive avec certaines attentes, et le film déjoue ces attentes. Mon film est un acte contre la gravité.

D’ailleurs, votre film est une comédie…

Les choses sont plus complexes que cela, si elles apparaissent drôles, c’est juste qu’à certains moments, je n’ai pas trouvé de meilleur moyen que l’humour pour les exprimer.

Même si votre film ne peut être complètement rangé dans la catégorie comédie, il semble parfois empreint de certaines scènes de grands comiques, Chaplin, Keaton… comme par exemple la scène de l’arrivée à l’aéroport.

Dans mon film, une partie de l’inspiration vient du mélodrame égyptien, et de l’autre côté, c’est vrai, j’aime Tati, Chaplin, Keaton, ce qui est complètement à l’opposé de la première catégorie de films ! C’est cela que j’aime, relier des choses qui a priori n’ont aucune connection entre elles.

Vous avez voulu ainsi être au plus près de la vérité ?

Non, c’est juste que les choses me sont apparues ainsi, et que parfois, pour dire une vérité, vous avez besoin de centaines de mensonges…

Votre film a reçu « Le Prix de la jeunesse » à Cannes. Ce prix est-il important pour vous, et à travers votre film, avez-vous un message à faire passer à la jeunesse ?

J’ai été très heureux de ce prix, c’est une récompense très émouvante. Mais je ne suis pas un homme politique, je n’ai pas de message. Je veux juste que mon film soit authentique, que rien ne soit caché dans mes personnages.



           Propos recueillis par Sandra Ktourza et Vital Philippot
                                  Traduit de l’anglais par Sandra Ktourza



1) Synopsis : Un jour, il n’y a pas si longtemps, une petite fanfare de la police égyptienne vint en Israël. Elle était venue pour jouer lors de la cérémonie d’inauguration d’un centre culturel arabe. Seulement personne ne vint accueillir les musiciens à l’aéroport. Ils tentèrent alors de se débrouiller seuls, mais se retrouvèrent aux fins fonds du désert israélien. Finalement, n’ayant pas où dormir, ils furent hébergés par les habitants…

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose un mini-site pédagogique sur le film, destiné aux enseignants de lettres et options cinéma.

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