Où va se dérouler l’expédition ?

Nous partons au Chili, en Patagonie, explorer un ensemble d’îles au nord du détroit de Magellan et sur le front du Pacifique. Ces îles nous intéressent parce qu’elles sont de nature calcaire et que toutes les autres îles ne le sont pas. Nous allons donc les étudier, en fonction des conditions de navigation, qui peuvent parfois être difficiles dans le Pacifique. On part toujours avec de la nourriture, des liaisons radio entre nous et des liaisons satellites. Sur la mer on ne prend aucun risque. Si l’endroit est vraiment dangereux, nous partons juste explorer une petite zone. Et bien entendu, on ne part jamais seul, mais par groupes de 3,4 à 7 ,8 personnes.

Comment se compose l’équipe de l’expédition ?

Nous sommes plus d’une trentaine de personnes. Il y a des chercheurs du CNRS, de l’université de Bordeaux, Chambery, Lyon, Paris, le Cemagref, l’IRD. Il y a des géologues, en particulier du Chili, des karstologues, des biologistes, des archéologues, des spéléologues, des photographes, des cinéastes, des plongeurs. Enfin, il faut noter qu’une très grande majorité de l’équipe a une solide formation de spéléologue ou d’alpinisme. Nous avons tous en commun la passion de la découverte et de l’exploration.

Quand démarre l’expédition et combien de temps dure-t-elle ?

Elle démarre le 3 janvier prochain et elle dure deux mois et demi. Il faut noter que c’est une expédition internationale dans laquelle le Chili est fortement impliqué.

Outre les organismes scientifiques chiliens qui travaillent étroitement avec vous, quels sont vos partenaires ?

Nous avons des partenaires scientifiques par exemple le CNRS, les universités françaises et chiliennes, et des partenaires institutionnels comme les Ministères des Biens Nationaux du Chili, Sernatur. Nous avons des partenaires financiers privés comme la CASDEN. Nous avons des partenaires média, comme Gédéon programmes. Enfin, nous avons des partenaires techniques, qui nous donnent ou nous prêtent du matériel de spéléologie, d’alpiniste, les zodiacs etc.

Sur quoi vont porter vos recherches ?

Tout d’abord sur l’archéologie. Ces îles n’ont jamais été fréquentées par l’homme. La seule trace de présence humaine, c’est celle de la tribu indienne des Alakaluf, des nomades marins chasseurs cueilleurs qui venaient épisodiquement en canot d’écorce et à la rame. Les premiers contacts avec les Alakalufs datent de la moitié du 16e. Cette tribu a disparu, entre 1900 et 1950. Lors de la dernière expédition en 2006, nous avons trouvé une grotte ornée, et ce fut un véritable événement, car pour la première fois, on avait une trace de forme d’art de cette tribu. Et étrangement, les formes de dessins retrouvées sont les mêmes que celles d’autres grottes dans le monde à des milliers de kilomètres.

Comment est-ce possible ?

Les Alakaluf savaient naviguer, ils ont peut être eu des contacts avec d’autre peuplades. Une seconde explication, plus plausible, c’est que les façons humaines de représenter sont universelles. Plusieurs sépultures ont aussi été découvertes. Dans une grotte, située plus haut que le niveau des plus hautes mers, ont été retrouvés aussi plusieurs squelettes de baleines échouées : nous allons faire des prélèvements pour comprendre comment elles sont arrivées là. Autre domaine de recherche : la forme des reliefs. Ils sont ici uniques au monde. Nous allons donc étudier comment ces reliefs se sont mis en place, comment le vent et la pluie les ont façonnés. Les conditions météorologiques sont particulièrement rudes, on atteint quasiment les records mondiaux. Il pleut et il y a du vent presque en permanence. Une autre équipe va essayer de comprendre la géologie et la formation de ces îles. Enfin, nous allons étudier les sédiments et les concrétions (stalagmites et stalactites) à l’intérieur des grottes qui traduisent les évolutions climatiques. Ils sont en effet l’image de ce qui s’est passé au-dessus, et grâce à eux, on peut voir quels ont été les différents changements climatiques. Ceci est important par rapport aux recherches sur le réchauffement climatique, d’autant qu’il n’y a jamais eu aucune étude de faite dans ces régions. Un autre point important est sur la biodiversité, comment cette île a été colonisée en dehors ou presque de toute présence humaine. On déjà découvert de nouvelles espèces d’insectes.

Qu’est-ce exactement que ces sédiments que vous venez de mentionner ?

Il s’agit de dépôts de galets et de sable glaciaire déposés par des rivières souterraines ou des glaciers, dans quelques grottes. Il faut noter que les cavités gardent intacts les sédiments pendant des milliers d’années : nous allons donc aussi prélever des sédiments dans les cavités des îles, très précieuses pour l’étude. Avec toutes ces études menées, on va pouvoir étudier cette île sous différentes facettes. On va pouvoir remonter l’histoire à plusieurs millions d’années avec la géologie, plusieurs dizaines de milliers d’années avec l’étude des sédiments, et quelques milliers d’années avec les Alakaluf.

Quelles vont être les retombées scientifiques immédiates de l’expédition ?

Elles sont multiples. Par exemple, lors de la dernière expédition, de nouvelles espèces ont été découvertes. Par ailleurs, ces îles ayant été entièrement recouvertes par un glacier il y a 10 000 ans, nous étudions comment suite à la fonte du glacier et à un changement climatique, la vie a repris le dessus. De retrouver des traces d’une tribu nomade oubliée. De comprendre comment ces reliefs uniques se forment.

Dans le futur, y aura-t-il une autre Ultima Patagonia ?

Oui, c’est sûr ! Nous savons déjà que nous laisserons lors de cette expédition l’instrumentation, c’est-à-dire des appareils de mesure qui vont fonctionner tout seuls en notre absence. Nous relèverons les données enregistrées lors de notre prochaine expédition prévue pour 2009-2010. Nous travaillons sur la durée et même après plusieurs expéditions il restera encore beaucoup à faire !