Patrick Rotman : dans ‘L’ennemi intime’, il ne peut pas y avoir de héros

A l’occasion de la sortie de L’Ennemi intime1, Patrick Rotman, scénariste du film, revient avec nous sur le drame de la guerre d’Algérie, une guerre sans héros.

Après votre livre et votre documentaire, tous deux intitulés L’ennemi intime2,sort le film du même nom. Avez-vous un lien particulier avec la guerre d’Algérie ?

Je n’ai aucun lien particulier avec la guerre d’Algérie, familial ou personnel. L’intérêt pour moi est historique et émotionnel. Cette guerre s’est déroulée quand j’étais enfant, j’ai ensuite lu beaucoup d’ouvrages à ce propos, et elle est devenue ainsi un des centres d’intérêt de mon travail.

Ce qui a retenu votre intérêt, n’est-ce pas peut-être la spécificité de cette guerre où il n’y a ni bons, ni méchants ?

C’est une guerre à laquelle il est difficile de donner du sens avec du recul. Pourquoi la France a mené cette guerre pendant huit ans ? Elle a coûté un prix humain exorbitant. Plus j’ai travaillé sur le sujet, plus j’ai rencontré les acteurs de cette guerre, plus sa complexité m’est apparue. Il est difficile de distribuer devant l’histoire des bons ou des mauvais points dans cette guerre. Durant la Seconde guerre mondiale, les rôles étaient clairement répartis. Mais dans la guerre d’Algérie, les repères sont effacés. J’ai privilégié l’approche par le vécu, par la souffrance, plus que par la raison. Ce film ne peut pas avoir de héros : il n’y a que des anti-héros qui souffrent, qui subissent, qui sont agis plus qu’ils n’agissent. Je voulais que le film traduise cela.

Un exemple fort dans votre film, c’est le moment où le prisonnier fellagha, incarné par Fellag, se fait abattre avec sa décoration militaire française de la Seconde guerre mondiale sur le coeur.

En effet, c’est une scène symbolique de cette guerre. Fellag, et celui qui va l’abattre, ont combattu ensemble. Le drame de cette guerre, c’est son caractère interne. L’histoire est vraie d’ailleurs, ce qui arrive à Fellag est vrai, inspiré de la réalité. Les gens ne savent plus de quel côté ils sont. On voit ici deux héros de Monte Cassino, dont l’un devient le bourreau de l’autre. Si l’histoire n’était pas vraie, je n’aurais pas pu l’inventer. C’est une situation aberrante et fréquente : au sein des familles kabyles, un frère pouvait très bien être au FLN et l’autre combattre aux côtés de la France.

Si la France a du mal à regarder en face cette période de son histoire, s’il y a si peu de films qui lui sont consacrés, c’est bien parce que, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est une guerre sans héros…

Il y a une difficulté du cinéma français à affronter l’histoire, à jouer ce rôle de catharsis des grands moments de l’histoire, que le cinéma américain lui assume parfaitement, par exemple avec la guerre du Vietnam. Oui, j’ai été frappé par ça, par le fait qu’il s’agit d’une guerre sans héros, quand j’ai réalisé ce film, aussi bien que La Guerre sans nom avec Bertrand Tavernier (1992). Tous les anciens d’Algérie que j’ai interrogés ont le sentiment très fort d’avoir fait une guerre inutile, sans sens. Dougnac le dit d’ailleurs à la fin du film, ça n’a servi à rien. C’est un immense gâchis, et une guerre sale en plus.

On peut dire que votre film est le premier grand film français sur la guerre d’Algérie ?

Je ne sais pas, mais en tous cas, c’est le premier film de guerre sur le sujet, très réaliste. Il s’appuie sur les centaines d’heures de témoignages que j’ai recueillis. Les scènes d’embuscade que l’on voit dans le film, les différents personnages, tout cela est inspiré de la réalité.

Terrien, Dougnac et les autres ont réellement existé ?

Attention aucun n’a existé, c’est une fiction. Mais ils sont entièrement inspirés de faits réels.

Votre film va être présenté aux publics scolaires. D’après vous comment va-t-il être perçu par les jeunes d’aujourd’hui et quel message aimeriez-vous leur transmettre en priorité ?

Il s’adresse à eux, car il plonge dans la réalité de cette guerre assez peu connue, avec une restitution très précise de ce qui s’est passé. Il traite de la question de la guerre à 20 ans, quand on est projeté dans des conditions où la civilisation disparaît, qu’on est confronté à soi-même et à la barbarie -aussi à celle qui est en nous-même, l’ennemi intime. La confrontation de l’homme jeune à la barbarie présente en lui, c’est une question philosophique très dérangeante. Le jeune se demande ce qu’il ferait dans cette situation. Et ce questionnement est toujours actuel. Le film pose la question non pas en disant que le mal est du côté des adversaires, que les salauds, les pervers, c’est les autres. Non, la violence extrême peut être présente chez chacun d’entre nous, et certains peuvent y prendre plaisir. Ce sont des questions très dérangeantes.

Les jeunes pourront s’identifier très facilement au personnage de Terrien, jeune lui aussi, cultivé, épris d’idéaux et de noblesse ?

Oui, bien entendu. C’est un film d’action, de guerre, mais en même temps questionnant. Il prolonge le documentaire en ce sens qu’au travers de quelques personnages, il est la synthèse de tous les thèmes qu’il a abordés et de tous les débats qu’il a soulevés. 

                                       Propos recueillis par Sandra Ktourza

1 Synopsis : Algérie, 1959. Les opérations militaires s’intensifient. Dans les hautes montagnes Kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d’une section de l’armée française. Il y rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l’épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir qu’ils n’ont comme pire ennemi qu’eux-mêmes

2 Patrick Rotman a réalisé un documentaire et publié un livre en 2002 intitulés L’Ennemi intime.

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose un mini-site pédagogique sur le film, comprenant entre autres un riche dossier pédagogique, réalisé par des enseignants d’histoire et de philosophie.

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