Patrice Roturier, enseignant et membre du jury du prix de l’Education, il se bat pour le film

Le film « Quatre mois, trois semaines et deux jours », qui a reçu le prix de l’Education nationale au dernier Festival de Cannes, suscite la polémique. Le jugeant trop violent, le ministère s’est notamment interrogé sur l’opportunité de le diffuser dans les établissements scolaires1. Vice-président de l’Université de Rennes et membre du jury, Patrice Roturier revient sur la controverse, ainsi que sur sa participation au Festival.

Que vous inspire la polémique qui a entouré le film ?

D’abord la surprise. Si tout le monde en a reconnu les qualités, ce film n’a pas fait immédiatement l’unanimité parmi les membres du jury. Mais, lorsque nous avons délibéré, cette question de la violence ne s’est pas posée. Nous avons été informés rapidement que le ministre souhaitait visionner le film. Ce qui me paraît, en soi, tout à fait normal. Mais, même si c’est le sujet du film qui fait débat, les conditions dans lesquelles il l’a regardé sont assez scandaleuses : sur une très mauvaise copie, avec des changements de bobine, on perd tout du film ! Que le cinéma soit traité de cette manière par les plus hautes autorités de l’Etat m’inquiète très sérieusement. Par ailleurs, je comprends mal les propos qui ont pu être tenus ensuite au sujet de la dureté du film2. L’actualité du journal de 20 heures est souvent plus dure que ce film.

La commission de classification des films doit encore se prononcer. Que penseriez-vous d’une éventuelle interdiction aux moins de 14 ou aux moins de 16 ans ?


Si l’on se fie aux pratiques courantes, elle n’aurait aucune légitimité. Le seul passage qui, à mon avis, va effectivement justifier une interdiction aux moins de 12 ans, c’est le plan sur le fœtus. Pour le reste, ce film est beaucoup moins violent qu’Elephant de Gus van Sant, primé en 2003. Une telle interdiction signifierait, en tout cas, que nous avons mal fait notre travail : nous savions que le film récompensé par le prix de l’Education ne doit pas être interdit aux moins de 16 ans. Nous avons attribué cette distinction en connaissance de cause. Mais cela prouverait surtout, quoi qu’en dise Monsieur le ministre, l’influence que peuvent avoir les groupes de pression, à commencer par les associations anti-avortement qui ont pignon sur rue sur le site de Madame Boutin.

Justement, quels sont les critères exigés pour les films primés et qu’est-ce qui avait amené le jury à récompenser celui-ci ?


Le film s’adresse aux collèges, lycées et classes préparatoires avec option cinéma. Il doit être représentatif d’une année cinématographique et poser des questions de fond. Il doit également être exploitable par les enseignants et constituer un film référence. « Quatre mois… » répond à ces critères. Le parti pris de mise en images et de réalisation est très singulier. De plus, la densité de l’histoire et la dramaturgie sont incroyables. Tout se passe en un laps de temps très court : une soirée et un début de nuit. C’est avant tout un film rare et exceptionnel. Or, j’ai l’impression que, dans cette polémique, on oublie totalement le cinéma.


Comment ce jury était-il composé ?


Présidé par Bernadette Lafont, il se composait de deux professionnels du cinéma, deux lycéens et six enseignants. Ces derniers sont choisis à l’issue d’une procédure de sélection assez longue. Un appel à candidature a lieu en décembre sur le site Internet du ministère de l’Education. Une présélection s’opère sur la base des compétences en matière cinématographique. Une vingtaine de candidats est convoquée à Paris, pour y subir un entretien de motivation. Le choix s’opère ensuite, en veillant à assurer une répartition équilibrée entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, enseignants du secondaire et du supérieur…


Après l’avoir vécu de l’intérieur, quel regard portez-vous sur le festival de Cannes ?


Cannes, c’est quand même le festival le plus prestigieux du monde. De fait, l’expérience s’est révélée vraiment passionnante, ne serait-ce que parce que nous avons vu 42 films en neuf jours ! Le groupe était très soudé, toujours ouvert à l’échange. Par ailleurs, croiser des stars pendant la montée des marches, dans un décor de rêve n’a rien de désagréable ! Mais, pour le reste, quand vous êtes en projection de 8 heures à 1 heure du matin et que vous animez un blog avant de vous coucher, vous profitez assez peu des paillettes !


 


Propos recueillis par Patrick Lallemant


 


(1) Depuis 2003, le prix de l’Education nationale récompense chaque année un film pour ses qualités artistiques, sa dimension culturelle et sociale, ainsi que pour son intérêt pédagogique. L’oeuvre primée bénéficie normalement d’une édition sous forme de DVD, tiré à 1.500 exemplaires et diffusé dans les collèges et les lycées à titre d’outil pédagogique.
(2) Voir la Lettre Education du 13 juillet 07

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